Décryptage envoyée spéciale à Paris

Depuis l’Antiquité, le jouet endosse un rôle très sérieux dans l’éducation des enfants. Sa première vocation était en effet de les initier à leur futur métier. D’où leur caractère très sexué. En présentant parrallèlement "Des jouets et des hommes" et "Game Story ", le Grand Palais permet, si on a le courage de visiter les deux expositions dans la foulée de porter un regard sur l’histoire du jeu depuis le célèbre Teddy Bear jusqu’au sport en chambre proposé par la Wii. Mais aussi de s’interroger sur la manière dont les archétypes que sont les poupées, les véhicules ou les figurines de guerre ont évolué au fil des époques. Et de réaliser combien le jeu vidéo continue à creuser un fossé entre les sexes malgré l’arrivée de Lara Croft, conçue avant tout, et comme on l’imagine aisément, pour faire fantasmer les (grands) garçons.

Case départ, en toute logique, du côté de l’expo "Des jouets et des hommes" . Réalisée en collaboration avec le musée des arts décoratifs ­ dont les collections de jouets sont particulièrement riches ­ mais aussi grâce à d’autres institutions prestigieuses dont le Victoria & Albert Museum à Londres ou le Musée du jouet à Nuremberg , l’exposition permet de découvrir mille jouets depuis l’Antiquité qu’ils s’agisse de poupées antiques, princières, de trains, d’avions, de locomotive - à faire pâlir tous les cheminots en herbe-, de l’incontournable Barbie, de quelques automates ou encore des arches de Noé. Dès lors, s’il est un lieu où les (grands) parents aimeront emmener leurs (petits) enfants, c’est bien au coeur de ces jouets d’antan, une magnifique manière de replonger en enfance et de rêver devant des vitrines qui exposent ici un cirque d’autrefois, une nurserie presque grandeur nature ou une galerie d’ours en peluches, dont le célèbre Teddy Bear réalisé par le fabricant Steiff. Toujours dans cette première salle consacrée aux animaux, le cheval occupe lui aussi une place de choix d’autant que, sous forme de jouet, la plus noble conquête de l’homme servait à enseigner l’équitation aux futurs guerriers. On admirera bien évidemment le cheval à bascule qui appartint au fils de Napoléon III. Orné de l’aigle impérial de rigueur, il arbore également le "N" couronné de l’empereur. La gominette de l’époque en somme...Un signe dinstinctif, en tout cas, que les enfants repèrent aisément.

D’autres jouets royaux trônent dans l’exposition. Dont deux magnifiques poupées de biscuit, pour la tête, et de bois pour le corps, d’un mètre de haut à peu près, destinées à deux demoiselles de sang bleu...les princesses Margaret et Elizabeth d’Angleterre. Datant de 1938, la première, par exemple, avec ses yeux de cristal et émail bleu porte une robe du soir signée Marcel Rochas. Sans oublier la réplique exacte - en miniature - de l’Aston Martin de James Bond avec vitre pare-balles, changement de plaques et autres gadgets excepté le siège éjectable, le digne destinataire du bolide n’étant autre que le prince Andrew "him self".

Longtemps, les filles n’auront donc eu droit, en guise de jouets, qu’aux poupées, têtes à coiffer et maisons tout confort en vue d’assurer leur "devenir mère" tandis que les voitures, les trains, les avions, les chevaux et autres moyens de locomotion destinés à conquérir l’espace, le vaste monde, le dehors, revenaient aux garçons. Rouler, voler, naviguer, aller toujours plus vite, plus loin, effacer les frontières, les limites...Objet culturel et chargé symboliquement, le jouet n’est pas aussi innocent qu’on le croit et on ne met pas impunément la bombe Barbie dans les bras d’une petite fille. Le monde du jouet reste le reflet de notre société et montre que les stéréotypes ont la vie dure. Heureusement, une oeuvre d’art contemporain signée Chloé Ruchon représentant un immense "Barbie foot" tend à inverser les règles du jeu. Ou en tout cas à susciter le questionnement. Fille ou garçon, sonne le glas de la séparation car il faut bien un jour renoncer à ses jouets. Des rites de renoncements existaient durant l’Antiquité. Les petits garçons qui jouaient avec des noix devaient "en prendre congé" alors que les petites filles offraient leur poupée à Vénus la veille de leur mariage. Plus rien de tout cela aujourd’hui même si le film "Toy Story" nous décline la thématique en trois volets. Les Dieux ayant changé de visage et se nommant souvent euros, l’exposition s’achève par un passage obligé par une boutique pleine de ...jouets. Comment y renoncer ?

Ce ne sont pas , en tout cas, les amateurs de jeu vidéo qui accepteront de jeter leurs manettes aux oubliettes. Véritable phénomène culturel, celui-ci fait sa grande entrée au musée grâce à l’exposition "Game Story" organisée au Grand Palais, un signe des temps. Bien entendu interactive, cette exposition qui invite avant tout le visiteur à toucher ce qu’il voit - un stock impressionant de marériel de rechange aurait été prévu - retrace l’histoire du jeu vidéo depuis les simplistes premiers carrés blancs - ou du "Tennis for two" créé en 1958 - à la création esthétique, artistique et sonore que la génération des jeux en 3D permet actuellement. En passant par le célébrissime Mario qui franchit tous les paliers. Et en s’inspirant du cinéma, du dessin animé européen, de la bande dessinée franco-belge, des comics américains ou des mangas japonais. Un tour du monde en quelque sorte. Conjugué toujours au masculin pluriel. Les jeunes vidéos véhiculent en effet des valeurs plutôt guerrières. Le combat, la rapidité, la violence, l’ennemi à abattre sont les grands vecteurs du sceteur. Photographe, cinéaste et passionnée de jeu vidéo, Julia C a commencé à s’intéresser au jeu vidéo pour pouvoir communiquer avec la gent masculine. "Il faudra attendre plusieurs années avant de voir arriver des jeux plus domestiques , tels que les Sims, pour attirer un public féminin. Il s’agit d’apprendre à élever ses enfants, son poney, son entreprise. D’autant qu’au Japon, d’où viennent énormément de jeux, l’éducation est encore pire que chez nous. Il est donc a priori impensable qu’une fille aime combattre, obtenir des scores élevés alors qu’il y a aujourd’hui des femmes très douées dans les jeux de combat. La Wii vise, elle, un public plus féminin tandis que Lara Croft, qui fit à l’époque la "une" du "Nouvel Obs" , est une arme à double tranchant. C’est une Anglaise au caractère bien trempé, très indépendante. On ne lui connaît pas d’histoire d’amour mais elle est dessinée pour faire fantasmer les hommes. C’est déjà bien qu’elle existe. Toute comme cette première exposition muséographique du jeu vidéo que j’attendais depuis longtemps. Que le Grand Palais ait franchi le pas est révélateur" se réjouit la jeune artiste.

Troisième escale ludico-parisienne du côté du "Musée en herbe" qui fait la part belle à Keith Haring aux jouets délicieusempent asexués, qu’il s’agisse de son célèbre bébé radian ou de son chien à roulettes. Enfant terrible du "street art" , Keith Haring, mort du sida à 31 ans, n’a cessé de s’intéresser à l’enfance. Comme le montre, entre autres, la fresque qu’il réalisa à Paris à l’hôpital Necker pour les enfants malades.

Equipés de lunettes, qu’ils sont appelés à customiser, dès leur entrée au musée, les enfants observent d’abord les autoportraits de l’artiste et aiguisent leur esprit d’analyse. En route, ensuite, pour un passionnant jeu de piste au sein des "Hiéroglyphes de Keith Haring" en passant dans les rues de New York devant des oeuvres originales, le mur peint de Houston Street, un des fameux dessins du métro, son alphabet secret, une voiture décorée durant les 24 heures du Mans, des sculptures surveillées par son célèbre personnage aux trois yeux... Pour finalement découvrir, après avoir remonté le temps, une véritable stèle et une statuette égyptienne. De quoi trouver, in fine, non pas une poupée ou une voiture mais un pinceau magique.