"C’est un métier de bagnard, de casseur de cailloux !", nous lança-t-il, alors que nous le rencontrions pour un catalogue de la Galerie Lanzenberg. Né à Rouvreux, dans les Ardennes belges, en 1923, Eugène Dodeigne avait de qui tenir, d’un père tailleur de pierre qui, marié à une Nordiste, s’en alla en France, son petit Dodeigne sous le bras, avant de lui enseigner les rudiments du métier, lui qui réalisait des angelots et crucifix pour pierres tombales. Et Dodeigne fils devint français.

"Tu seras sculpteur !"

C’est en France, dans le Nord, qu’Eugène commit l’essentiel de son ouvrage de sape, mena son combat ardu avec le matériau le plus dur qui soit, la pierre sans ambages, celles de Soignies ou de Massangis. De beaux exemples de ses groupes taillés à la rude sont à voir devant le Palais des Beaux-Arts de Lille et dans le vaste parc du Musée d’art moderne de Villeneuve d’Ascq, le LaM. Français, il exposa souvent en Belgique, chez Emile Veranneman et Fred Lanzenberg, au Triangle Bleu à Stavelot. Une de ses pierres, "Zerlina 1990" fut érigée, en 2001, à Uccle, au carrefour des avenues du Globe, du Jonc, Decroly et Gatti de Gamond. Elu à l’Institut de France en 1999, il vit alors deux de ses sculptures installées au cœur de la Ville Lumière, "Deux figures" au parc de la Butte du chapeau rouge, et "Force et tendresse", au Jardin des Tuileries, aux côtés de Maillol, Giacometti, Rodin, Dubuffet ou Richier.

Délaissant l’école, qui ne le concernait guère, le jeune Dodeigne s’engagea tout jeune auprès d’un père qui comprit tout du talent naissant de son fils : "Tu seras sculpteur !", lui lança-t-il. Affaire entendue, le fils s’en alla, chaque soir et à vélo, quérir le savoir et la sagesse des façonneurs de mémoire à l’académie des environs. Sa seule école, mais laquelle ! Nous nous souvenons d’une visite à Bondues : "Tout autour de vous, dans cette campagne sourde aux bruits citadins, se dressent ses pierres à lui. Emblématiques, solides, élancées massives vers le ciel, elles semblent défier l’univers sans pour autant le contrarier", écrivions-nous. La donne n’a pas changé : notre souvenir demeure impérissable. Anthropomorphes, ses silhouettes sont la vie vraie. Elles rayonnent d’une lumière que le sculpteur leur a confiée en expert des formes dynamiques. Son atelier, c’était la nature. Ses sculptures, des chants du monde. "La pierre, c’est un rocher", disait-il. "Ça vit sans cesse. Et je suis tout seul avec elle et, elle, elle est toujours là. En définitive, c’est une lutte amoureuse avec le caillou. Y’a son odeur, y’a sa chanson…" Eugène Dodeigne modelait, peignait, dessinait aussi. Un sacré grand a sacré le camp !