Arts & Expos

RÉACTIONS

«Körperwelten» arrive chaque fois, dans chaque pays, précédé d'une odeur de soufre qui contribue sans doute à son phénoménal succès. Bruxelles n'échappe pas à la polémique. Une action judiciaire a même été engagée par un commerçant (une boucherie proche de l'expo). La juge attend encore avant de se prononcer. Plus fondamentalement, médecins, philosophes et psychologues sont déjà mis à contribution pour commenter cette exploitation nouvelle des cadavres. «Le Journal du médecin» et la revue de l'UCL ont déjà réuni un florilège de réactions de personnalités qui ont eu l'occasion de voir l'exposition en Allemagne. Le chef de file des opposants, présent d'ailleurs vendredi à la conférence de presse de lancement, est le professeur d'anatomie de la VUB, Jan Pieter Clarys. Pour lui, von Hagens est «fou à lier». Il parle de «situations hitlériennes». Il se pose énormément de questions sur l'origine de tous ces corps «légués» à la plastination. L'expo est, selon lui, «aberrante et à tous égards inadmissible parce qu'elle témoigne d'un manque de respect total pour le corps humain et d'une arrogance sans limite de son auteur». Le professeur Moerman de la KUL est plus nuancé: «Les interrogations éthiques pourraient se poser aussi à l'égard des momies égyptiennes exposées au British Museum». Michel Somville, du comité de bioéthique, se dit plutôt choqué par «la violation du respect séculaire et généralisé des cadavres humains et par la logique même de l'entreprise». Le professeur Benoît Lengelé, anatomiste de l'UCL, a éprouvé un malaise «tenant à tout le business qui l'accompagne. J'y retrouve la tendance de notre société à faire du commerce avec l'image du corps. La technique utilisée par von Hagens est remarquable, mais il n'empêche que cette personne a gagné des sommes folles sur le dos des donateurs. Ceux-ci étaient-ils réellement conscients au moment de faire don de leur corps, de ce qu'il en adviendrait? Je n'ai d'ailleurs pas pu m'empêcher de m'interroger sur l'origine de ces cadavres, si sains, si jeunes et d'un morphotype assez particulier. Je me suis aussi posé la question du respect dû au corps au-delà de la mort. Qu'en est-il de la motivation de ce public qui se presse si nombreux? Voyeurisme ou curiosité scientifique? Quoi qu'il en soit, cette exposition présente un réel intérêt didactique.»

COMME LES NOYÉS DE PARIS

Yvon Englert, président du comité de bioéthique, n'a pas encore vu l'expo et ne peut se prononcer, mais il évoque lui aussi le possible voyeurisme, tout en soulignant qu'il peut être intéressant de se réapproprier la mort si souvent évacuée dans nos sociétés. Le sociologue Claude Javeau compare les cadavres plastinés aux écorchés du Musée de la science à Florence, ces fameux faux cadavres en cire. «C'est dans l'air du temps

Dit-il. Le public se rend à ce genre d'expo comme il y a un siècle d'ici, les bourgeois allaient à la morgue de Paris pour voir les noyés qu'on venait de retirer de la Seine.»

Le professeur Michel Dupuis, de l'UCL, spécialiste des questions éthiques, met en garde: «La curiosité scientifique pour le corps est positive puisqu'elle permet de dépasser certains tabous et certaines angoisses, mais elle doit être éduquée. Ici, ma crainte serait qu'il y ait voyeurisme, et comme une entrée dans le marché d'une pornographie perverse.» La philosophe Nathalie Frogneux (UCL) s'interroge: «Pourquoi s'échine-t-on à transformer des cadavres en mannequins plutôt que de fabriquer des statues de silicone? On retrouve la fascination de notre époque pour la dimension strictement matérielle du corps, un corps dépourvu de sa dimension symbolique, affective et personnelle.»

© La Libre Belgique 2001