De l’élitisme médiatique depuis l’invention de la photographie.

Paru il y a trois ans déjà, l’essai "De la visibilité"(1) de Nathalie Heinich tentait de montrer combien "depuis l’invention de la photographie, les moyens modernes de reproduction et de diffusion de l’image des personnes creusent une spectaculaire dissymétrie entre celles qui sont reconnues et les autres."

Capital

Par "visibilité", Heinich désigne le fait qu’une personne soit reconnue par la reproduction et la diffusion massive de sa propre image et de son nom. Ainsi, explique-t-elle, "ce n’est pas la vedette qui est à l’origine de la multiplication de ses images (car à l’origine, il n’y a qu’une personne dotée de certains talents), mais ce sont ses images qui en font une vedette". L’idée est une vraie révélation. On n’y avait encore jamais pensé sans doute parce que, comme le dit Heinich, "ce phénomène "crève les yeux" tout en restant invisible".

En corollaire, cet ouvrage érudit sous-titré "Excellence et singularité en régime médiatique" soutient que la visibilité, "forme moderne de la célébrité" crée un véritable capital mesurable au nombre de personnes capables d’associer le nom et le visage de la personne reconnue" .

Surtout, il insiste sur le fait que ce capital de visibilité peut, à l’instar de celui basé sur la garantie de l’or, s’échanger, passer d’un champ d’activité à un autre. Pour s’en convaincre, il suffit de voir l’aisance avec laquelle un acteur célèbre peut se reconvertir en chanteur, cuisinier, vigneron, romancier, peintre, champion de poker, pilote de rallye, gentleman-farmer… Comment des footballeurs deviennent acteurs célèbres, chanteurs, etc.

People

Ce privilège des temps modernes d’une élite sociale érigée avec l’appui du système médiatique concerne en fait ceux que l’on appelle communément les "people". Il offre un passe-droit à ses bénéficiaires et leur permet de s’affranchir de l’excellence exigée par leur pair de la nouvelle discipline dans laquelle ils se lancent. Précisément, on y pensait en lisant combien le vernissage à la Young Gallery de l’exposition de François De Brigode, présentateur vedette du JT de la RTBF avait eu de succès. Ministres et anciens ministres, journalistes (ben tiens !), artistes divers, bref tout ce qui compose l’oxymorique jet-set belge s’y était donné rendez-vous. Plus de mille personnes paraît-il. En tout cas, ceux qui ont eu l’honneur d’un cliché dans la rubrique qui relatait l’événement - l’élite de l’élite en quelque sorte - ont été bien attentifs à sourire au photographe. Trop important d’être reconnu, quitte à tourner le dos aux photographies exposées.


(1) Heinich (Nathalie), De la visibilité. Excellence et singularité en régime médiatique. Paris, Gallimard, "Bibliothèque des Sciences humaines", 2012.

© François De Brigode