Arts et Expos

La fin du XIXe siècle fut aussi une époque farfelue, pleine de fantaisie et de folies kitsch. En témoigne l’exposition consacrée par les Archives de l’architecture moderne (AAM), dans les locaux du Civa, à l’ascension fulgurante de l’architecte belge d’origine française Alban Chambon (1847-1928), un autodidacte qui fut le roi de l’architecture des théâtres et music-halls. Il employa plus de 200 personnes dans son atelier avant de sombrer pour avoir trop misé sur le grès cérame, une céramique, un matériau nouveau qui ne put s’imposer économiquement, mais surtout parce que "la fantaisie en architecture était tout simplement passée de mode", écrit Jean-Paul Midant, dans la belle biographie qu’il a écrite sur l’architecte.

Il reste très peu de traces de son architecture pleine de fantaisie : l’hôtel Métropole, bien sûr, à la place de Brouckère, surtout avec son célèbre café à l’architecture éclectique et indéfinissable, et le château de Reumont, commandé par Evence Coppée et appartenant toujours à la famille et, enfin, l’actuel théâtre de Ranelagh à Paris qui fut d’abord la salle de musique de l’hôtel particulier du constructeur d’automobiles, Louis Mors. Une salle qui servit longtemps à projeter des films d’épouvante !

Mais les AAM ont bénéficié du fonds Alban Chambon : soit des milliers de photos, commandes, notes, dessins, plans, qui ont permis à Jean-Paul Midant de préparer cette exposition. On y voit de très nombreuses photos, d’énormes dessins et des moulages à l’échelle 1/1, témoignages de l’importance de son atelier.

Alban Chambon est né à Paris en 1847, mais, tel Rastignac, cet ambitieux ouvrier et "designer et dessinateur industriel" avant la lettre, décida de faire fortune à Bruxelles. "A Paris, tout était codifié, à Bruxelles, tout était libre." Il imaginait d’extravagants décors intérieurs pour des salles de spectacles, puis des hôtels particuliers pour des riches clients (Solvay, Otlet, Wielemans-Ceuppens - propriétaire aussi du Métropole, le baron Nothomb, etc.). Son atelier compta jusqu’à 200 collaborateurs et il exportait son savoir-faire à Londres, à Paris et jusqu’à Budapest. Sa force était d’avoir, pour réaliser et vendre les décorations folles surgies de son imagination, de nombreux sculpteurs qui réalisaient non seulement des dessins à l’échelle 1/1, mais aussi des modèles en plâtre grandeur nature et des photos qu’il fut le premier à utiliser systématiquement.

Son style était éclectique, plein de références à l’Inde fantasmée (des figures de Ganesh l’éléphant ou de Vishnu), à l’univers mauresque et même au gothique, pour faire rêver, en jouant sur l’illusion et la féérie. Ses réalisations les plus célèbres furent les théâtres. Comme l’Eden, près de l’actuelle colonne du Congrès et, surtout, le théâtre de la Bourse, qui pouvait accueillir 3 000 personnes (à un tarif unique) venues voir les "féeries" et autres divertisssements populaires de l’époque. On pouvait suivre le spectacle et manger et boire dans le jardin d’hiver, dans un décor totalement fou et surchargé, mais qui plaisait au grand public.

Les directeurs de théâtre à l’étranger lui demandèrent de faire la même chose chez eux. Le sommet, son chant du cygne aussi, fut le kursaal d’Ostende, incroyable "pièce montée" sur la digue, avec ses volutes et ses murs de céramique. Malheureusement, toute son œuvre, ou presque, a disparu dans des incendies souvent, ou même parce que le bourgmestre de Bruxelles n’appréciait pas ces salles de spectacles, "lieux de vice".

Alban Chambon concevait ses décors comme s’il s’agissait de cabinets de curiosité, avec leurs décors hindous, les jardins d’hiver avec leurs kiosques, les fontaines, les palmiers et les miroirs immenses qui démultiplient l’espace. Un journal écrivait lors de l’inauguration du théâtre de la Bourse que celui-ci "a l’air, tant il est pailleté, étoilé, fardé, léger, chimérique, adorable et absurde, d’avoir été fait avec des jupes de danseuses, des maillots d’athlètes et des oripeaux de dompteurs". Déjà de son vivant, Alban Chambon, s’il était très populaire, n’avait pas une grande réputation auprès de ses confrères qui voyaient en lui un architecte de seconde zone, "parfaite expression de l’éclectisme fin de siècle sans grande originalité comparée aux formes de l’art nouveau contemporain". Alban Chambon n’a pas su réagir aux changements de goût. Il n’a pas su prendre le train de l’art nouveau et de l’art déco. Il avait inventé une architecture étrange, mais avec brio, en créant son univers comme un espace de fantaisie avec la malice d’un Jules Verne, d’un Georges Méliès ou d’un Max Linder.

Les AAM permettent de montrer à nouveau des architectes méconnus, mais pour combien de temps encore ? Faute de subsides suffisants, les AAM ont dû couper dans leur personnel. On attend une solution structurelle pour assurer leur avenir.

Alban Chambon, au Civa, à Bruxelles, jusqu’au 30 avril. Fermé le lundi.