Cette très riche exposition se présente comme cinq expos monographiques emmêlées de près de 40 œuvres, chaque fois, par artiste. Les œuvres se mélangent permettant de voir ainsi les liens étroits qui existent entre Camille Claudel, Louise Bourgeois et Berlinde De Bruyckere autour du corps, du corps morcelé, de la filiation.

Louise Bourgeois règne sur l’expo en "mère araignée". Un film formidable la montre à 93 ans, parlant pendant une heure, de sa vie, de ses traumatismes enfantins, de son art.

Rarement une artiste procure tant d’émotions. Pour s’en convaincre, on peut déjà admirer près d’Avignon, dans les collines du Lubéron, la chapelle de Bonnieux qu’elle a investie de ses œuvres - un lieu magique.

On retrouve cet art dans la double expo d’Avignon : grandes araignées, têtes recouvertes de broderies, "cellules"… Louise Bourgeois ne fut vraiment reconnue qu’à 70 ans. Son œuvre singulière mêle les formes d’expression et les types de matériaux : dessins, sculptures, installations, marbre, tissus, tapisseries, broderies, bronze, pierre, comme si elle devait explorer toutes les facettes de la matière pour exorciser ce qui la travaille. Car tout chez elle part de son traumatisme familial : un père qui coucha durant des années avec la fille au pair qui gardait les enfants, sous le regard complice de la mère. Elle trouva le repos apparent en se mariant et en s’exilant aux Etats-Unis en 1938, à New York. Mais dans son œuvre, sa vie revient sans cesse : la maison transformée en mère ou l’araignée, image encore de la mère tentaculaire qui tisse sa toile (sa mère était tapissière). Ses sculptures sont sexualisées, le corps y est morcelé, découpé. La maternité y est interrogée comme le rapport entre les sexes. Louise Bourgeois pratique un art profondément subjectif, ancré sur ses exigences intimes, mais elle atteint l’universel par la force étrange des objets et dessins qu’elle crée, et par la tendresse douloureuse qui souvent se mêle à ses évocations et rejoint nos propres mystères.

Chevaux cousus et pendus

Berlinde De Bruyckere aussi parle de l’essentiel. Elle impose son immense art à la Biennale de Venise, dans le pavillon belge, avec son Saint Sébastien devenu arbre. A Avignon, ses grands chevaux morts recousus sont accrochés au plafond d’une chapelle. Ses personnages sans tête, décharnés et de cire verdâtre sont perchés en haut de poteaux dans l’église du Palais, comme s’ils y étaient de toute éternité, en dialogue puissant avec l’art chrétien médiéval. Une grande armoire ancienne est remplie de bois ayant la couleur de la chair et du sang, comme des ex-voto géants.

Ses œuvres, comme toutes les grandes œuvres, résistent aux mots et aux interprétations. Elles font l’expérience des limites de l’homme et de ses tentatives désespérées de se détacher de son destin charnel et mortel. Et ses sculptures, qui sont parfois à peine soutenables, demandent juste le silence. Elles ne sont jamais narratives, ne racontent aucune histoire. Elles sont de tout temps. C’est pourquoi elle les place souvent dans des vitrines ou sur des socles, dénichés chez des antiquaires et qui ont eux-mêmes déjà une patine et une longue histoire.

Volontairement, ses sculptures si humaines n’ont pourtant pas de tête ou deviennent bois ou bois de cerf. Quand elle créait ces femmes cachées sous des couvertures ou que maintenant, elle construit des corps torturés et sans figure, ce sont chaque fois des êtres introvertis, repliés sur leur intériorité, mais avec une présence charnelle, qui nous touche et nous émeut d’autant plus fort.

Ses corps de cire et silicone colorés, verts striés de rose et de bleu, ont la couleur et la rigidité des cadavres et pourtant ils nous touchent profondément comme les dernières sculptures de Michel-Ange ou de Rodin.

On découvre aussi de vraies rétrospectives de deux artistes au langage singulier : Kiki Smith et ses dessins fragiles sur papier fin, renvoyant aux rêves et cauchemars enfantins où le corps devient étoile ou loup et Jana Sterbak, Canadienne d’origine tchèque, aux œuvres plus conceptuelles démontant le corps et ses représentations. Vingt ans avant Lady Gaga, elle inventait la robe de viande crue. Des robes chrysalides qui rappellent les temps où, à Avignon, on brûlait encore les sorcières et les "Papesses". Fussent-elles celles de l’art.

G. Dt, à Avignon