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Gao Xingjian et l'éloge de la fuite

PAR GUY DUPLAT

Publié le - Mis à jour le

ENTRETIEN

A 62 ans, Gao Xingjian, prix Nobel de littérature en l'an 2000, reste d'une activité débordante. Il crée un opéra à Taïwan, monte une pièce au Vieux Colombier à Paris, présente une nouvelle exposition à Marseille, prépare un film. Malgré une santé chancelante (à cause même du prix Nobel!), Gao Xingjian tient sans cesse à créer, loin des modes et des pressions qu'il veut fuir, dans sa singularité. Chinois, victime de la révolution culturelle, exilé à Paris, devenu de nationalité française, Gao Xinjgjian se veut un artiste de la voix humaine, dans sa solitude et sa révolte. Il était à Mons, dimanche pour l'inauguration de la grande rétrospective consacrée à son oeuvre. Nous l'avons rencontré.

Comment conciliez-vous toutes vos activités artistiques: écrivain, dramaturge, peintre? Qu'y voyez-vous comme liens et comme différences?

Si on parvient à ne pas prendre ses activités pour des métiers, on arrive alors à se libérer de toutes les contraintes. On se fiche alors de la critique qui vient dire que ce qu'on fait n'est pas très professionnel. La distinction faite entre activité et métier est une plaie de la société moderne. Dans le passé, cette différence n'existait pas. Ni en Orient, ni en Occident. Les lettrés de jadis pratiquaient d'autres arts. Durant la Renaissance et à l'époque des Lumières, les artistes ne se distinguaient pas dans une seule discipline seulement.

Au sein de chaque individu, il y a un potentiel si riche que vouloir faire le tri est une tare contemporaine.

Mais comment parvenez-vous à choisir entre l'expression par l'encre des livres ou par l'encre de la peinture?

Depuis mon enfance, je suis passionné par tous les arts: la musique, le théâtre, l'écriture, la peinture. J'ai arrêté la musique car les exercices me prenaient trop de temps. Mais pour le reste, pratiquer tous ces arts est une habitude que j'ai acquise depuis mon plus jeune âge. Et je fais ces choses à tour de rôle. A certaines périodes, je pratique plutôt l'écriture, à d'autres, plutôt la peinture. A d'autres moments encore, le théâtre, pour lequel j'écris des pièces, je mets en scène et je joue parfois comme acteur. Pour mes livres, je peins aussi les couvertures.

A la surprise quasi générale, vous avez obtenu le prix Nobel de littérature en 2000. Même si déjà alors vous étiez devenu citoyen français, vous étiez le premier écrivain de langue chinoise à recevoir cette suprême récompense. Qu'est-ce que le prix Nobel a changé dans votre vie et votre travail? On dit que vous avez l'agenda d'un ministre mais au niveau planétaire?

Le prix m'a bouleversé. Il a totalement changé ma vie. Je dois faire aujourd'hui des efforts immenses pour réagir. Ce prix a entraîné trop d'activités que je ne peux plus faire. L'énergie d'un homme a ses limites et tout cela a nui à ma santé. Depuis deux ans, j'ai multiplié les voyages, les conférences, les interviews jusqu'à en être malade. Je n'accepte plus aujourd'hui que les projets de créativité.

Né à Ghanzou en 1940, vous avez fait vos études d'abord à Nankin et puis à Pékin où vous obtenez en 1962, votre diplôme de français à l'institut des langues étrangères. La révolution culturelle vous interpelle avant de vous horrifier. Vous êtes envoyé dans une école du 7 mai de `redressement´ et vous choisissez finalement l'exil après les événements de Tien'anmen. Réfugié politique, vous recevez en 1997 la nationalité française. Aujourd'hui vous sentez-vous encore Chinois, Français ou citoyen du monde?

J'étais bien entendu Chinois. Mais par mon exil, j'ai accepté le statut de réfugié politique. Cela a été ma fierté d'être devenu indépendant d'un tel pouvoir totalitaire. Avec mon passeport français, les choses se sont simplifiées encore. Je voyage plus facilement. Mais je me sens avant tout un citoyen du monde, un oiseau libre qui mange sans frontières. Je suis un écrivain tout simplement, sans étiquette nationaliste, un écrivain écrivant pour lui-même, pour tous les êtres humains sans jamais préciser de quelle nationalité ou de quels peuples ils sont.

Aujourd'hui encore vos oeuvres littéraires, dramatiques ou picturales sont interdites en Chine?

Oui, je suis toujours interdit.

Vous êtes un résistant. Contre la Chine maoïste de la révolution culturelle, contre certains excès de l'art contemporain que vous dénoncez. Mais vous prônez la fuite, la singularité. Peut-on être résistant et seul, lorsqu'on est couvert d'honneurs?

J'ai bien sûr été approché par nombre de gens et des groupes politisés qui veulent m'embrigader, m'encadrer dans leurs combats et leurs intérêts. Je refuse cela, je garde mon indépendance totale. Il est capital de pouvoir créer librement.

L'artiste peut-il être engagé?

S'il le décide librement, oui, bien sûr, mais pas si on l'y force. Moi, je refuse cet engagement car pour moi, l'art dépasse cela pour s'intéresser à la voix humaine plus forte que tout.

Mais la question d'une guerre en Irak?

Ma position ne m'empêche pas de critiquer ce projet de guerre, mais je le fais en mon nom propre, refusant de signer toute pétition ou de participer à tout mouvement. C'est peut-être mon expérience de la révolution culturelle qui me pousse à cela.

Vous avez choisi de renouer avec des techniques chinoises de peinture à l'encre sur papier de riz, par opposition à un certain art contemporain que vous critiquez?

L'art qu'on dit `contemporain´, je le précise. Car il ne s'agit que d'un concept de l'art d'aujourd'hui parmi de multiples aspects de celui-ci. Règne cependant un courant dominant très conceptuel, lié à une esthétique post moderne qui pour moi, est la négation de l'art proprement dit: ce sont des produits tout faits, des installations, des mass médias. On en oublie la peinture et la sculpture. Je reviens à l'art classique car je pense que cette forme d'art ne peut pas perdre sa raison d'être, en fonction de ces notions soi-disant révolutionnaire ou progressiste. On ne peut pas abattre Michel Ange pour lequel j'ai tant de respect. Mais je ne suis pas passéiste, l'art doit rester innovateur mais sans piétiner. Je ne participe pas à cette esthétique du piétinement.

Quelle est alors votre idée de la modernité?

Au début du XXe siècle, cette notion avait un sens clair. Aujourd'hui, il y a trop de définitions de la modernité. Pour un artiste, c'est son engagement personnel, sa contribution à son époque.

Vous prônez la fuite?

Si un artiste veut garder sa créativité, il doit refuser d'être catalogué comme une marchandise. Le monde envahit tout. L'artiste doit fuir pour garder son inspiration et sa liberté.

© La Libre Belgique 2003

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