Tout récemment parus, "Du côté de chez Dhôtel" et "Américaines solitudes" sont deux livres on ne peut plus dissemblables tant par leurs sujets que par leur approche. Le premier, avec ses photographies en noir et blanc, s’annonce comme une "exploration de cet espace à la géographie floue" dont l’écrivain des Ardennes françaises André Dhôtel fit son territoire romanesque. Le second, tout en couleur, est un énième récit photographique de voyage à travers les États-Unis, assumé comme tel, dans la lignée des Robert Frank et autres Stephen Shore. Cependant, tous deux suscitent un questionnement semblable quant à la difficulté de circonscrire un pays (ou de décrire l’expérience que l’on en a) par la photographie à la suite d’innombrables auteurs.

Humaniste

Plutôt austère au premier abord, sans doute en miroir du pays qu’il décrit, "Du côté de chez Dhôtel" renoue avec la tradition du livre de terroir ô combien humaniste à la façon de Paul Strand. Les photographies de Jean-Marie Lecomte retrouvent les accents régionalistes élégiaques qui étaient ceux d’Edmond Dauchot (1) pour décrire l’Ardenne belge dans les années 1930. Elles fixent un cadre essentialiste que n’aurait pas renié un Jean Giono à travers les vues des quatre saisons d’une nature prééminente. Les images d’Alain Janssens renvoient quant à elles à l’univers poétique déployé dans ses précédents ouvrages avec, très souvent, des plans serrés sur ce qui l’entoure. Insérés dans les évocations littéraires finement ciselées de Gilles Grandpierre et de Christophe Mahy, les vues larges de l’un et le regard de près de l’autre décrivent finalement moins une région que le "Dhôtelland", c’est-à-dire le pays imaginaire de l’écrivain. Ce qui était le but fixé au départ. Puisant aux sources d’imagiers distincts, elles affirment cependant une même façon de tenir la réalité présente à distance - singulièrement la modernité - et de distiller la nostalgie d’un "pays où l’on n’arrive jamais".

Lucidité

Avec "Américaines Solitudes", Jean-Luc Bertini semble adopter le chemin inverse. Plutôt que d’éluder la vulgarité de la société industrielle, il la prend de front. Comme le fait remarquer Gilles Mora dans sa remarquable contribution, et comme il en a bien conscience, le photographe s’inscrit dans la suite du caustique Robert Frank plutôt que dans celle du lyrique Edward Weston. Ce qui ne génère pas moins de nostalgie. Cependant pas celle d’un pays rêvé ou magnifié, mais plutôt celle que génère la traversée à la fois d’un pays trivialement réel et de tout un pan de l’histoire de la photographie américaine. Où l’on se souvient de la jazz woman qui, alors qu’on lui faisait remarquer que le morceau qu’elle allait interpréter avait déjà été joué par "tout le monde", avait répliqué : "Oui, mais par par moi".

(1) On notera qu’"Ardenne bien aimée" d’Edmond Dauchot, paru chez Duculot en 1976 avait été préfacé par… André Dhôtel

Du côté de chez Dhôtel Livre/photographies De Alain Janssens et de Jean-Marie Lecomte, textes de Christophe Mahy et de Gilles Grandpierre, éditions Noires terres, 240 p., 146 photos Prix 33 €. Américaines solitudes Livre/photographies De Jean-Luc Bertini, textes de Gilles Mora et Richard Ford, éditions Actes Sud, 152 p., 93 photos Prix 39 €

© IPM