Très belle rétrospective du peintre au Centre Pompidou de Metz. Elle viendra à Bozar à Bruxelles en février.

On connaît souvent de Fernand Léger (1891-1955) ses tableaux pleins de couleurs, exprimant la cité contemporaine, la vitesse, les hommes au travail. Ces œuvres sont devenues populaires et ornent les chambres d’ados. Mais le peintre, à l’instar de Picasso, Duchamp ou Matisse, fut un créateur incessant et très varié, exemplaire de l’avant-garde de l’entre deux guerres. Il écrivait : « Mon but est d’essayer d’imposer qu’il n’y a pas de Beau catalogué, hiérarchisé ; que c’est l’erreur la plus lourde qui soit. Le Beau est partout, dans l’ordre de vos casseroles, sur le mur blanc de votre cuisine, dans votre salon XVIIIe ou dans les musées officiels. »

L’expo du Pompidou-Metz qui viendra dès le 8 février à Bozar à Bruxelles compte une soixantaine de tableaux et de nombreux documents. Elle est thématique, reprenant l’une après l’autre les facettes de la carrière du peintre.

Il répétait souvent qu’il venait d’un milieu paysan normand. Et c’est en paysan ébloui qu’il découvrit la vie moderne, la ville, la vitesse.

S’il adhère tôt au cubisme, supprime la perspective, réinvente une autre figuration, frôle l’abstraction, il garde le volume modelé, influencé par Cézanne. On a parlé à son égard d’une peinture « tubiste », avec des personnages en « tubes ». L’expo montre déjà la force de ses oeuvres des années 1910.

© RMN Grand Palais; ADAGP

Fasciné par Charlot

La guerre 14-18 sera un moment décisif qu’il passe à Verdun dans l’horreur. Il y rencontre ce « peuple », «végétation charnue grouillant dans l’ombre », dit celui qui fut l’ami de Cendrars et Apollinaire. Au sortir de la guerre, comme un adieu au cubisme, il peint sa « Partie de cartes », hommage à Cézanne où les joueurs sont des soldats aux corps décomposés.

Tout lui est sujet, tout est objet, forme, couleurs qu’il s’agit de « libérer ». Il évacue le personnage et sa psychologie. On a parlé de Léger comme d’un peintre sans inconscient.

Il s’inspire des lettres des affiches et des journaux, travaille pour la pub, est séduit par l’esthétique des rues modernes. Le message compte moins que la valeur plastique des lettres. Il annonce le Pop Art, avec son rapport à la culture populaire et à l’esthétique colorée et brutale de la rue.

Un chapitre étonnant est consacré à son rapport passionné au cinéma. « Le cinéma m’a fait tourner la tête, j’ai failli lâcher la peinture ». Il le découvre en 1916 avec Charlot. Ce fut coup de foudre dont témoigne son film très expérimental « Ballet mécanique » qui rompt avec l’idée de scénario, remplacé par une succession rythmée d’images hétéroclites.

Léger flirte un temps avec le surréalisme tout en gardant une peinture reconnaissable d’emblée. Il est fasciné par le cirque, la danse, les spectacles populaires. On voit à l’expo ses costumes pour Skating Rink des Ballets suédois qui sont ses peintures animées par les danseurs.

Cours à Serge Gainsbourg

Le cirque l’inspire, comme Calder, par le mouvement et la liberté des corps qu’il offre. En témoigne ses « Grands plongeurs noirs » de 1944 aux corps schématisés comme du Keith Haring, emmêlés, réduits à des couleurs en contraste.

© RMN Grand Palais; ADAGP

Léger peut aussi travailler la grisaille et le néo-figuration comme dans « Les trois musiciens ».

Léger travailla aussi avec Le Corbusier. On en retrouve la preuve dans les Cités radieuses (l’expo de Metz a son prolongement dans la Cité radieuse de Briey-en-Forêt, proche) où l’architecte reprend les couleurs pures et contrastées, chère à Léger.

Sans jamais cesser d’être peintre, Léger explore tous les champs de la création pour se rapprocher de la vie, y compris le vitrail, l’art religieux, ou les immenses fresques pour l’expo universelle de 1937.

Il a toujours voulu sortir la peinture de son cadre habituel et bourgeois, la rendre à la rue. Cela venait de son expérience de fraternité vécue dans les tranchées de Verdun. En 1945, exilé aux Etats-Unis, il adhère au parti communiste et rêve d’un art moderne pouvant s’adresser au peuple. Son célèbre tableau « Les Constructeurs » le prouve, d’une lisibilité immédiate, exaltant la valeur du travail de ces ouvriers perchés sur un building. Pourtant ce tableau offert à la CGT a été refusé par le syndicat qui estimait que le « peuple » ne le comprendrait pas. La CGT était alors adepte du réalisme socialiste stalinien.

© RMN Grand Palais; ADAGP

L’expo insiste aussi sur Léger grand professeur, enthousiaste, qui donna cours à Louise Bourgeois, Nicolas de Staël, Asger Jorn et même à Serge Gainsbourg qui avant de devenir chanteur, rêvait d’être peintre.

Fernand Léger, jusqu’au 30 octobre, Centre Pompidou-Metz, fermé le mardi. L’expo viendra à Bruxelles, à Bozar, à partir du 8 février. Beau catalogue par le Fonds Mercator.