Pour les visiteurs ce sera une vraie découverte, un éblouissement. Pour la première fois, toute l’œuvre, énorme, polymorphe d’Henry van de Velde donne lieu à une rétrospective avec plus de 500 objets. A commencer au tout début du parcours, par les deux chandeliers de bronze argenté de 1898, chef d’œuvre des arts décoratifs commandé par le comte allemand Kessler qui fut l’ami et le mécène de van de Velde.

Cette exposition est un magnifique hommage pour le 150e anniversaire de la naissance de ce créateur prolifique, né à Anvers le 3 avril 1863, et qui vécut jusqu’en 1957, à 94 ans et mourut à Oberägeri en Suisse, amer du comportement de la Belgique à son égard.

L’expo très aérée, dans une belle scénographie blanche (la couleur de van de Velde) est chronologique. On y montre non seulement les objets, peintures et architectures qu’il a crées mais aussi de nombreux objets splendides qui ont influencé l’artiste.

Van de Velde fut un peintre très doué, un architecte fort demandé, un créateur d’objets décoratifs, on dirait aujourd’hui un "designer" (argenterie, porcelaine, robes, meubles, reliures, etc.), un décorateur d’intérieur et un enseignant mythique créateur de l’école de Weimar et ensuite de l’école de la Cambre.

Ce sera pour beaucoup, une découverte car si les Belges connaissent tous Horta, peu mesurent l’importance de van de Velde, alors qu’à l’étranger, en Allemagne et en Hollande en particulier, van de Velde est un géant et Horta, un quasi inconnu. Horta qui se brouilla avec van de Velde, concurrent potentiel et s’opposa un moment à son retour en Belgique.

Un autodidacte

Henry van de Velde est né à Anvers et fit des études de peinture à l’Académie. Il fut donc un architecte autodidacte, ce qu’Horta lui reprocha d’ailleurs. Il fut un brillant peintre mais l’expo montre bien, par la juxtaposition de ses peintures, que son style évoluait très vite au gré des modes. Quand on était pointilliste, il devint brillant pointilliste. Découvrant Van Gogh, il opta pour la ligne. Il arrêta alors définitivement la peinture en 1893, à 30 ans.

De plus, Henry van de Velde était "de gauche", proche du mouvement anglais Arts and Crafts qu’il avait découvert grâce à son ami le peintre Finch qu’on évoque à l’expo. Il ne voyait pas comment la peinture pouvait aider la société. Au Cinquantenaire, on admire les meubles et objets Arts and Crafts, de William Morris en particulier, qu’on oppose au style Horta représenté par le beau bureau de l’architecte. On voit d’emblée la différence. Horta est dans la courbe florale, van de Velde opte pour la ligne pure, inspirée dit-on par la vue des vagues sur la plage : "la ligne est une force" , disait-il.

On évoque aussi ses amitiés pour Max Elskamp ou Toulouse-Lautrec qui un soir, chez les van de Velde, monta brusquement sur la table pour danser.

Son épouse Maria Sèthe, dont Theo Van Rysselberghe fit un magnifique portrait qu’on peut admirer à l’expo, joua un rôle important. Brillante comme ses deux soeurs, elle venait d’une riche famille d’industriels allemands du textile, connaissait les langues, et l’aida à pénétrer le milieu allemand, le plus d’avant-garde à l’époque.

L’Allemagne

Abandonnant la peinture, van de Velde se lança dans les arts décoratifs, le dessin de meubles, robes, bijoux, argenterie et l’architecture avec la construction en 1896 de sa première maison bruxelloise, conçue comme une œuvre d’art totale, le "Bloemenwerf" à Uccle. Une des forces de l’expo est de montrer de nombreuses photos d’époque avec à côté, en "vrai", les mêmes meubles et objets.

S’il créa son atelier bruxellois pour les meubles et les objets décoratifs, van de Velde fut piètre homme d’affaires et vite ses affaires périclitèrent et il partit à Berlin en 1900. On découvre alors au centre de l’expo, une grande table dressée pour dix couverts avec comme vaisselle, argenterie et meubles, les créations de van de Velde, comme pour accueillir ses amis intellectuels et artistes. Sur les cartels, on décrit ses amis : Hélène Kroller-Müller, Elizabeth Förster-Nietzsche, la sœur du philosophe, le comte Kessler, Camille Huysmans, la reine Elisabeth qui le soutena toute sa vie et fit pression pour qu’on le laisse rentrer en Belgique après la première guerre mondiale. Soupçonné à nouveau, à tort, après la seconde guerre mondiale, il s’exila en Suisse. Mais avant son départ, la reine vint le voir en privé et déposa sur son piano un bouquet de roses blanches en guise d’amitié.

En 1902, grâce son ami Harry Kessler, il se fixa à Weimar à la demande du grand-duc de Saxe-Weimar-Eisenach qui comptait sur van de Velde pour redonner à la ville de Goethe et de Liszt, un nouveau prestige. En 1907, il créa l’école de Weimar qui se transformera en 1919 en Bauhaus sous la direction de Walter Gropius, proposé par van de Velde. En 1919, il est invité aux Pays-Bas par Hélène Kroller-Müller et y construisit le magnifique musée qu’on connaît. Van de Velde architecte est évoqué à travers ses projets de théâtre et ses quatre maisons privées, dont la dernière, à Tervuren.

Dans notre large évocation d’Henry van de Velde parue le 9 août dernier, nous avions parlé aussi de la création de la Cambre qu’il dirigea brillamment. L’exposition se termine joliment avec le grand bureau de Léopold III, de van de Velde, jamais encore montré. Au moment où le design revient en force, il faut voir ce qu’Henry van de Velde réalisait déjà, avec une grande pureté de lignes et une beauté stupéfiante.


Henry van de Velde, Passion/Fonction/Beauté, jusqu’au 12 janvier, très beau catalogue chez Lanoo (45 euros)