Arts & Expos

Il y a deux paradis sur terre où la nature, l’art et l’architecture se marient sans exhibitionnisme, avec une infinie finesse : au Brésil, à côté de Belo Horizonte, à Inhotim et, à l’autre bout du globe, dans la mer intérieure de Seto au Japon, sur les îles de Naoshima. Des lieux pour des expériences artistiques uniques, et dus à des mécènes éclairés.

Aller à Naoshima se mérite : Tokyo, puis un vol vers Okayama, un train jusqu’au port de Uno, et enfin, un bateau. Le temps nécessaire pour se débarrasser des bruits inutiles et d’arriver serein, dans la petite gare maritime de Naoshima, d’une finesse millimétrique, dessinée par les architectes de Sanaa (ceux du Louvre-Lens). A côté, sur le quai, un grand potiron rouge à pois noirs de l’artiste Yayoi Kusama devant lequel jouent les enfants. A l’autre bout de l’île, elle a placé son équivalent jaune et noir, au bout d’une jetée. Un jour, un typhon l’a emporté mais il est maintenant bien fixé !

Sur cette île de 8 km2, le village de pêcheurs s’est vidé ces trente dernières années de la moitié de ses habitants. Il y avait jadis 7800 habitants sur l’île, ils ne sont plus que 3 200, soit 1 500 familles. Une dizaine de maisons vides du village, des maisons en bois, traditionnelles, ont été reprises par des artistes, c’est le "Art house project". Dans l’une, toute la pièce intérieure, est occupée par un grand liquide sombre sur lequel flottent 125 compteurs digitaux lumineux en LED de différentes couleurs, comptant de 1 à 9. L’artiste Tatsuo Miyajima, l’appelle "la mer du temps".

Tout près, James Turrell a aménagé une maison ancienne avec Tadao Ando. Quand on y entre, c’est l’obscurité totale et, après cinq minutes, quand les yeux se sont habitués au noir, une lumière magique nous apparaît qu’il appelle "le côté sombre de la lune".

Plus loin, ce sont d’anciens bains publics qui ont été entièrement "refaits" par Shinro Otake.

Tadao Ando, 72 ans, un des plus grands architectes contemporains, est omniprésent sur Naoshima. Il vient d’ouvrir dans le village, son propre musée : une petite maison de bois noirci avec un toit de tuiles grises mais à l’intérieur, il a réussi à placer un élégant dédale de béton blanc lissé comme il en a fait sa marque de fabrique, avec des murs légèrement obliques, et trois niveaux pour y montrer ses réalisations sur l’île. De la rue, rien ne distingue ce musée Ando, des maisons avoisinantes.


La goutte d’eau

Les visiteurs peuvent cheminer dans les bois vers le haut de la colline où se trouve un temple taoïste de l’époque Edo, en bois, transformé par le sculpteur et photographe Hiroshi Sugimoto. Le temple, restauré, est entouré d’une "mer" de pierres. Un grand escalier de verre massif en descend jusqu’à pénétrer sous terre. Par le côté, on peut se faufiler dans ce "sous-sol" et voir la lumière apportée par l’escalier, illuminant l’espace. En ressortant, on est ébloui par le soleil sur la mer et les îles.

Sur tout le sud de l’île, on découvre des petits musées de béton lissé, dessinés par Ando. D’abord, le musée "Benesse house" (Benesse veut dire, "bien vivre"), avec ses vues sur la mer. Dans le musée, on découvre Donald Judd, Pollock, Sam Francis, Kounellis, César, etc. Deux grands ronds de pierre et de bois sont posés par Richard Long sur la terrasse. Dans une grande "chapelle" intérieure de béton ouvrant vers le ciel, on peut s’asseoir et suivre les néons de Bruce Nauman égrainant "la vie et la mort". Dans les jardins, des sculptures de Niki de Saint Phalle et Dan Graham. Sur deux murs extérieurs, les photos de Sugimoto sur différentes mers du monde. Benesse est aussi un restaurant et deux hôtels avec, dans chaque chambre, des œuvres contemporaines. L’un donne sur la plage, l’autre, placé au sommet de la colline, a quelques chambres donnant sur une "cour" ronde, sous une immense ouverture vers le ciel, d’où retombent des herbes et des branches.

Sur une autre colline, le musée Chichu, entièrement souterrain pour conserver l’harmonie du paysage, ne présente que trois artistes. Mais chacun est exposé dans un grand espace que les visiteurs ne découvrent qu’après avoir cheminé dans les couloirs et cours intérieures du "monastère" de béton imaginé par Ando. Walter De Maria y a une grande œuvre mystique, cabalistique. James Turrell, à nouveau, y a monté un espace de lumière pure, bleue, comme irréel, dans lequel le visiteur s’immerge. Dans la troisième salle blanche, illuminée par la lumière naturelle, cinq très grands nymphéas de Claude Monet, magnifiques, quais abstraits. Le sol est une mosaïque de petits "sucres" blancs de marbre de Carrare.

Tout près, Tadao Ando a construit un autre musée pour son ami, l’artiste coréen minimaliste, habitant le Japon, Lee Ufan, dont l’œuvre tout en retenue, dans le geste ou le dépôt d’une pierre ou d’une plaque de métal, se marie parfaitement avec l’architecture et la nature.

Sur l’île voisine de Teshima, on peut découvrir, dans une cabane, l’entreposage des "Archives du cœur" de Christian Boltanski qui, depuis des années, récolte les enregistrements de battements du cœur des citoyens du monde pour montrer qu’ils sont tous différents. Il en a déjà collecté 40 000.

Mais surtout, on y va pour découvrir l’étonnant musée de l’architecte Ryue Nishizawa de Sanaa. Au sommet de l’île, il a coulé comme une énorme goutte d’eau en béton blanc, épousant la forme de la colline : 60 m de long, 40 m de large, jusqu’à 4,5 m de haut, sans le moindre pilier. L’intérieur est vide, sauf l’œuvre minimaliste de Frei Nato : des gouttes qui sourdent du sol par des mini-fontaines et dessinent des lignes zigzagantes et aléatoires sur le béton. La goutte est percée d’un immense trou vers le ciel, par lequel peuvent entrer la pluie, le vent, les feuilles ou les insectes. Un musée qui est une ode à la nature.

Sur une troisième île, celle d’Inujima, on s’affaire à recycler en musée une ancienne usine avec son immense cheminée, avec l’architecte Hiroshi Sambuichi et l’artiste Yukimori Yanagi.

Ce projet des îles Naoshima est toujours en mouvement et chaque année, de nouveaux lieux s’ouvrent.

Un miracle

Ces lieux tiennent du miracle. Ils étaient, après guerre, devenus des dépotoirs géants pour déchets industriels. Un maire éclairé, Chikatsugu Miyake et un mécène ayant fait fortune dans l’édition, Testuhuko Fukutake (aujourd’hui relayé par son fils, Soichiro Fukutake) ont changé la donne et réhabilité les îles. Ils ont affecté le nord de l’île à l’industrie (Mitsubishi). Le centre, est voué à l’éducation : Sanaa va y construire pour 2015 un grand centre de formation. Et le sud de l’île est pour l’art financé par le mécène et sa fondation.

Au trio art, nature, architecture, décliné sans aucune ostentation, ils ont ajouté l’humain, en impliquant chaque fois, les gens de l’île dans leurs projets. Chaque année maintenant, les îles reçoivent plus de 400000 visiteurs dont 20 % d’étrangers.

Mais cette année, les îles accueillent de plus, à nouveau, la Triennale de Setouchi qui doit recevoir près d’un million de visiteurs avec 210 artistes venus de 24 pays et qui occupent 12 îles. "Nous voulons que les gens qui viennent pour la Triennale comprennent comment les gens vivent là, explique le commissaire Fram Kitagawa. Durant des millénaires, la force du Japon, ce furent ses côtes, la proximité de la mer. Mais on a oublié cela et le Japon a fait fausse route en utilisant ces îles comme dépotoirs, en vidant les côtes pour mettre des centrales nucléaires afin d’alimenter les méga-villes. Il faut changer de cap, revitaliser les côtes, retrouver les valeurs de la terre et des liens humains. Et l’art peut nous y aider."

Il fait référence, bien sûr, au tsunami et à la catastrophe de Fukushima qui continue à angoisser les Japonais. C’est exactement le thème d’une autre Triennale d’art contemporain, aussi passionnante, et qui se déroule actuellement à Nagoya et dans le district d’Aichi, et dont nous parlerons dans de prochaines éditions.

Comment l’art peut-il aider à retrouver le sens de "la Terre, de l’humain, de la mémoire et de la résurrection". Comment peut-il "nous réveiller", nous "secouer" -le thème de la Triennale est "Awakening".