"C'est un peu comme travailler sur un puzzle, mais sans boîte ni belle photo du rendu final !", plaisante Nigel Monaghan, chargé de la collection d'animaux empaillés. Car pour démonter un squelette de baleine, explique-t-il à l'AFP, "il n'y a ni manuel ni guide d'utilisation", d'où le besoin de solides connaissances anatomiques.

Niché à côté du bureau du Premier ministre, au sein du Musée national d'Irlande, le Musée d'histoire naturelle entame un vaste projet de rénovation de 15 millions d'euros.

L'établissement, fondé en 1856, est affectueusement surnommé "le Zoo des morts" par les habitants du coin, en raison de sa gigantesque collection, un peu macabre, d'animaux empaillés. "Nous voyons notre musée comme un majestueux manoir de la mort", explique Nigel Monaghan, qui surveille les travaux depuis une galerie surplombant la grande salle, où s'entassent têtes d'antilopes, bocaux remplis de serpents et un pingouin empaillé au regard sévère.

Sauver les baleines

En vue de la vaste opération qui s'annonce, tous les autres résidents du musée sont en train d'être emballés et rangés en sécurité. Ici gît la tête d'un hippopotame calée avec du papier bulle, là une défense solitaire sur un coussin en mousse.

La bâtisse présente de multiples problèmes à régler: mauvaise isolation, pas d'ascenseur pour les personnes handicapées, pas de sortie de secours donnant sur les galeries supérieures aux impressionnantes collections, etc.

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Mais les travaux pour rénover la vaste verrière du bâtiment se sont heurtés à un obstacle de taille: les deux énormes squelettes de baleines, emblématiques du musée, qui y sont fixés. Avec ses 20 mètres de long, un rorqual commun - la deuxième plus grande espèce au monde après la baleine bleue - domine la partie la plus élevée du hall depuis qu'il a été ramené du sud de l'Irlande à la fin du XIXe siècle.

Le cétacé a été rejoint en 1909 par un comparse beaucoup plus petit, une jeune baleine à bosse de neuf mètres qui s'était échouée quelques dizaines d'années plus tôt dans le village d'Enniscrone (nord-ouest de l'Irlande). La voilà désormais entourée d'un échafaudage de fortune, équipé cependant d'un complexe système de câbles et poulies, ainsi que d'une grue pouvant soulever jusqu'à 2.000 kilogrammes.

Réflexion et émotion 

Comme on peut s'y attendre, démanteler une baleine est un travail d'expert. Pour cette tâche titanesque, le musée de Dublin a fait venir des Pays-Bas deux spécialistes, qui travaillent de concert avec l'équipe locale, étiquetant avec précision chaque os pour qu'ils soient facilement remis en place après le travail de rénovation.

Au total, le démantèlement durera près de trois mois, entrecoupés de périodes où l'équipe néerlandaise rentrera chez elle, le temps que l'échafaudage soit remonté autour du deuxième cétacé.

Le travail en lui-même s'effectue à un rythme étrange, constitué d'interminables heures passées à évaluer la situation ou à élaborer des stratégies, auxquelles succèdent quelques stressantes minutes de manipulation aux enjeux cruciaux.

Et contrairement à un puzzle classique, la tâche devient de plus en plus compliquée à mesure qu'elle avance. En effet, enlever une partie du squelette modifie son centre de gravité, risquant à tout moment de faire valser dans les airs cette structure d'os dont certains commencent à s'effriter.

Lorsque l'équipe se décide finalement à retirer la nageoire gauche de leur baleine à bosse, les différents os qui la constituent sont solidement attachés entre eux puis fixés à la grue qui les fait passer des bras de l'équipe en haut de l'échafaudage à leurs collègues en bas. Et pendant quelques secondes, ils ne sont contrôlés par aucune des équipes.

Pendouillant au bout de la grue, la nageoire fait soudain un écart vers la droite, suscitant des cris dans l'atmosphère d'habitude feutrée du musée. Elle est finalement redescendue en toute sécurité sur un tapis en mousse. Près de 170 os attendent encore leur tour.