Ostende ne pouvait faire l’impasse sur le 150e anniversaire de la naissance de son citoyen le plus célèbre, de souche anglaise par son père, mais ostendais par sa mère qui tint en la cité balnéaire la boutique familiale. Et c’est là, à Ostende, qu’il passera, à l’exception d’un cours séjour estudiantin à Bruxelles, l’entièreté de sa vie. Comment un artiste, aujourd’hui reconnu comme l’une des figures majeures des XIXe et XXe siècles sur le plan artistique, ainsi qu’en attestent ses nombreuses présences dans les meilleurs musées du monde, a-t-il pu y développer une œuvre à laquelle on reconnaît une dimension universelle et en même temps si concrètement implantée localement? Telle est la question sous entendue dans l’exposition proposée par le musée ostendais totalement concentrée sur la vie du peintre dans la ville balnéaire qui deviendra pour un temps la Reine des plages et donc le rendez-vous mondain par excellence.

Venant à la suite des expositions new-yorkaise et parisienne, cette "Visite chez Ensor", n’a pas pour but de rassembler les chefs-d’œuvre du maître mais de restituer, par une accumulation d’œuvres, par une somme de photographies, d’évocations, d’objets et de documents les plus divers, l’ambiance dans laquelle James Ensor a vécu et travaillé. Il ne faut donc pas se tromper d’exposition! La mise en scène de ce très riche ensemble qui occupe tout le premier étage du musée, y compris les deux mezzanines, engage d’ailleurs de manière très significative à une visite qui ressemblerait davantage à un rendez-vous amical dans la maison et l’atelier de l’artiste qu’à un parcours muséal habituel. C’est une manière d’entrer dans l’intimité d’un homme dont la silhouette imposante fait partie de la vie culturelle et quotidienne de la cité.

Pour restituer ce climat domestique, les murs du musée ont été peints en bleu, des tables, des fauteuils, des divans ont été disposés comme en un salon d’une belle et grande demeure bourgeoise de l’époque, tandis qu’aux murs, à la manière des accrochages du XIXe siècle, les tableaux, dessins, estampes, sont accumulés et rigoureusement agencés. Le visiteur est donc accueilli, invité à s’asseoir et à rencontrer James Ensor (1860-1949) par l’intermédiaire d’une mise en condition et d’un environnement abondamment imagé, voire musical. On le sait, à Ostende l’ex-musée des Beaux-Arts de la Ville a rejoint le musée provincial d’Art moderne et contemporain et constitue désormais le Mu.ZEE, ce qui a pour conséquence principale la fusion des deux collections. C’est donc sur la base de l’ancienne collection du musée des Beaux-Arts que s’est construite l’exposition enrichie de quelques prêts de manière à compléter la vision sur l’œuvre de l’artiste. Une collection riche et extrêmement diversifiée qui permet justement de pénétrer au sein d’une œuvre qui a tissé un réseau complexe de relations avec la ville et ses alentours ainsi qu’avec quelques personnes de références. Un autre volet, constitué celui-là principalement de prêts muséaux, rassemble des œuvres d’artistes que James Ensor a reçus en son Salon bleu et avec qui, parfois, il a entretenu un dialogue étalé dans le temps. On citera pour l’exemple, les Rassenfosse, Nolde, Kandinsky, Klee, Finch, Vuillard, Brusselmans ou Spilliaert, représentés dans la section antichambre par des œuvres de fortunes diverses.

Ensor ne fut pas un tendre. Son art, qui peut louer les paysages avoisinants et retranscrire des scènes d’intérieur, traiter une nature morte, aborder le genre spécifique de la marine, livrer des portraits bien tournés et expressifs, s’est distingué par sa profonde singularité faite d’une certaine véhémence, d’un sens du grotesque et de la moquerie peu commun, d’une audace chromatique totalement inhabituelle en son époque et en ce lieu, d’une gestion particulièrement concentrée de la lumière et plus encore d’une ironie parfois féroce à l’égard de ce qu’il considérait comme des hypocrisies qu’il fustigeait; tout est repris dans l’exposition sans classement, ni vraiment thématique, ni chronologique, mais tel un ensemble insistant sur la diversité des techniques, des formats, des approches.

Bien entendu, et l’on connaît suffisamment l’œuvre d’Ensor que pour le savoir, son univers en grande partie issu de la boutique familiale où s’acculaient aussi bien masques de carnaval, poteries chinoises, objets décoratifs, imageries et coquillages, se repaît amplement de cet arsenal hétéroclite et lui fournit l’occasion de donner prolifération à une verve plasticienne à la fois gourmande, vive, outrancière, métaphorique et symbolique où le Christ sous les traits de l’artiste, les diables, les gens de pouvoir: juges, médecins vis-à-vis de qui il pouvait avoir la dent dure, se retrouvent comme dans un maelström ou comme dans une tempête pour faire allusion à cette toile emblématique datant de 1891, le "Christ apaisant la tempête". L’exposition, à travers des films dont ceux d’un autre Ostendais célèbre, Henri Storck, par le truchement d’archives, de photographies, de lettres, d’affiches, d’une bibliothèque sélective, met en exergue les autres accointances culturelles d’Ensor, voire même ses autres domaines créatifs puisqu’on le retrouve compositeur de musique, scénariste d’un ballet et auteur de plusieurs ouvrages, lui qui était aussi un fervent épistolier et qui se nourrissait des écrits de Mallarmé, de Baudelaire, de Rimbaud, de Verhaeren le tout en français. A remarquer tout particulièrement, la série de superbes lithographies consacrées aux personnages costumés avec beaucoup d’imagination et de fantaisie de La Gamme d’amour, un ballet totalement de sa création, présenté pour la première fois en 1924 au Koninklijke Vlaamse Opera d’Anvers sous la direction musicale de François Gaillard du théâtre de Liège!