L’art actuel et les "zotjes"

L’art actuel et les "zotjes"
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Arts & Expos

Guy Duplat

Publié le - Mis à jour le

A 77 ans, et malgré de graves ennuis de santé, Jan Hoet reste celui qu’en Flandre on a surnommé le "pape de l’art". Celui qui a amené l’art contemporain en Belgique et qui a créé et dirigé le Smak à Gand. Le voilà de retour avec une forte et belle expo sur quatre lieux à Geel, en Campine. Le magicien n’a pas perdu sa potion magique, l’art de mêler les œuvres, de les juxtaposer, de dénicher des artistes peu connus à côté de "stars" comme Picasso, Magritte ou Klee. Il parlait de cette expo comme de sa dernière grande manifestation, mais rien n’est moins sûr. Il garde un enthousiasme à faire aimer l’art actuel par les plus sceptiques.

Il raconte que son père fut psychiatre (et dentiste !) à Geel. Jan Hoet y vécut jusqu’en 1946, quand il avait dix ans. Son père avait introduit une méthode thérapeutique originale : les malades psychiatriques logeaient chez les habitants qui le voulaient bien. A l’époque, rappelle-t-il, il y avait ainsi 3 000 malades qui vivaient chez les gens, intégrés à la vie "normale", sans être sans cesse confrontés à leur image de malade comme dans un hôpital, 3 000 malades pour une ville qui ne comptait encore que 19 000 habitants. Aujourd’hui, il n’y a plus que 300 malades placés dans les familles. Jan Hoet se souvient que chez lui, il y en avait trois qu’on traitait comme "frère et sœur", dont une microcéphale et un schizophrène. "On les appelait gentiment les zotjes" (les petits fous).

Jan Hoet pense que ce compagnonnage dans son enfance fut déterminant pour son ouverture à l’art. Bouclant la boucle, il revient au pays de son enfance et a monté ce passionnant parcours, "Middle Gate Geel ’13" avec 240 œuvres où il mêle étroitement quelques grands noms, l’art contemporain, l’art outsider (y compris des psychiatrisés de Geel) et même l’art africain avec de très beaux totems cloutés. Le charme du parcours est aussi de découvrir l’ancien hôpital des sœurs Augustines (fondé en 1268), devenu un musée très beau, curieux et émouvant où la frontière entre art, folie et religion devient presque invisible. A côté, on admire la grande église gothique Sainte-Dimpna, en briques roses. "La différence entre normal et anormal est extrêmement mince, souligne le peintre Michaël Borremans. Même un grand artiste comme Van Gogh était un marginal. Chacun à sa manière est un marginal". Michaël Borremans expose une série de six tableaux semblables avec une fille, les yeux clos, tenant sous ses mains croisées un œuf. Six "essais" successifs dont il ne fut pas content. Mais poussé par Jan Hoet, il expose la série car comme Hoet le montre, chaque tableau a ses qualités et l’ensemble fait une œuvre.

L’horloge cassée

Le "logo" de l’expo est une horloge cassée, à une seule aiguille, sur un mur de l’ancien hôpital, car dit Jan Hoet, même une horloge cassée donne l’heure exacte, deux fois par jour. Belle métaphore des "outsiders" qui apportent leur vision sur le monde.

Le parcours débute dans la "Halle" qui donne sur la Grand-Place, à côté de l’église (du vendredi au dimanche, de 10 à 17h). Dès le départ, le ton est donné par une salle consacrée à Jacques Charlier qui expose tout son univers "doudingue" d’images, de tableaux kitsch, d’objets divers dont cette boîte qui collecte de l’argent… pour éliminer les collectes ! Les têtes de Warhol et Marilyn côtoient les images pieuses du roi Léopold et les statues de sainte Rita, la patronne des causes perdues.

Jan Hoet garde la main pour dénicher chez les collectionneurs et galeristes des œuvres qui, mises ensemble, nous surprennent, nous troublent et changent un peu notre regard. Parfois, il place des gargouilles anciennes qui tombent du plafond. Un Magritte ("Les Chants de Maldoror") et un Louise Bourgeois se retrouvent à côté d’une statue africaine et d’une très belle statuette de bois de l’"outsider" Auguste Forestier. On découvre un Klee, un couple de Picasso, un "clown" de McCarthy, Michaux, Picabia, Thomas Schütte, Orlan, Jonathan Meese, Opalka, Pascale Marthine Tayou, des autoportraits d’Arnulf Rainer recouverts de hachures enragées. Etc., etc. Tout un univers étonnant qui aboutit au dernier étage aux cris griffonnés de Philippe Vandenberg : "Il me faut tout oublier". L’artiste écrivait dans un beau texte : "Je suis devenu ce qu’on appelle un artiste, par angoisse, espoir de guérison, désir de consolation. Je suis devenu ce qu’on appelle un artiste par besoin d’attente. Je suis devenu créateur malgré moi".

Le chat coupé et le vin

Le parcours continue au Musée de l’hôpital psychiatrique. On y voit comment les religieuses y ont longtemps vécu avec les malades. La frontière entre "normal" et "pathologique" devient si mince qu’il faut être attentif aux étiquettes pour voir la différence. A côté des mannequins de religieuses, Jan Hoet a placé les photos de la Liégeoise Sophie Langohr qui montre les visages de statues de saintes à côté des visages des égéries actuelles de la mode : ils sont identiques. Et Cindy Sherman est là, affublée de vêtements gothiques de religieuse. Plus loin, un cochon tatoué d’images pieuses de Delvoye.

Dans l’église du couvent, on entend Bach mais on voit aussi la statue, grandeur nature (due à Enrique Marty) de la metteuse en scène espagnole Angélica Liddell, nue et entièrement tatouée, figure "christique".

En face, dans l’église Sainte-Dimpna, Jan Fabre a placé un immense cerveau de marbre blanc de Carrare entouré de tortues et, dans le chœur, Mike Kelley a laissé comme un ex-voto des vêtements d’un enfant mort. Sur un mur, au milieu des tableaux rappelant les grands saints et les princes, Kris Martin a simplement écrit : "Somebody" (quelqu’un).

On laissera le plaisir de découvrir le reste, mais il faut finir le parcours par la "Maison jaune", celle où vécut Jan Hoet enfant et qui est devenue le Centre d’art des malades. Lieu émouvant où à nouveau les arts se mêlent, avec au grenier, dans le cerveau de la maison, les "cauchemars" des hommes : un chat noir coupé en deux sur une terre noire de Mark Manders et le film et l’objet d’une performance de Peter De Cupere qui s’est plongé totalement dans un bain/cercueil de bois rempli de vin rouge. La pièce empeste toujours les vapeurs d’alcool.



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