L’art en son écrin muséal

Arts & Expos

Claude Lorent

Publié le

L’art en son écrin muséal
© Steven Decroos

Il existe au moins deux manières de visiter cette exposition, soit en allant à la rencontre d’œuvres individuelles, soit en s’appuyant sur l’idée émise par le commissaire pour rassembler ces pièces. Considérées séparément et pour elles-mêmes ces œuvres ne manquent ni de qualité, ni d’intérêt et constituent même un regroupement de choix, riche, permettant de les reconsidérer chacune en leur spécificité et leur portée. Comme elles appartiennent à différents courants et à diverses périodes, elles sont à chaque fois une invitation à les revoir pour elles-mêmes, dans leur singularité, et aussi dans un contexte élargi, d’un côté par leur résistance au temps, de l’autre par la possibilité de les envisager dans le cadre de la démarche générale de l’artiste et de l’inscription dans l’histoire de l’art.

Cette manière de les aborder vaut à elle seule la visite de cette exposition car la sélection opérée est de très belle tenue et chaque œuvre porte en elle un riche potentiel qui sera d’autant plus apprécié si l’on a une certaine pratique et une certaine connaissance de l’art depuis les années soixante. Le meilleur exemple est sans aucun doute la présence d’une œuvre de l’artiste belge Pol Mara (1920-1998) avec une peinture abstraite de 1962, excellente, qui tranche nettement avec la partie la plus connue, un peu pop, de la production de l’Anversois. Cette œuvre rare est de qualité muséale ! Autre exemples, cette expansion au sol de 1970 de Lynda Benglis, un témoignage plastique fort de l’expérimentation en action à cette époque, ou cette double projection vidéo, le Body Press (1970-72) de Dan Graham. Ces œuvres et bien d’autres, photos de Dirk Braeckman, environnement musical de Arnoud Holleman, photo (1978) de Craigie Horsfield et vidéo (1994) de Rodney Graham, série dias de mots (1976) de Robert Barry, peinture graphique de deux figures (1939) de Jozef Albers, lithos de Willem Oorebeek ou sculpture cinétique de 1972 de Gerhard Von Graevenitz interpellent fortement le regard et conduisent à bien des reconsidérations. Prendre son temps est indispensable en cette visite.

Le commissaire Camiel van Winkel réunit ces œuvres sous le concept de "l’inévitable disparition de l’art dans le vide muséal" et se base pour cela sur un essai intitulé Valéry Proust Museum dans lequel le philosophe allemand Th. W. Adorno traite du problème de la condition muséale de l’art moderne à partir de deux écrits, l’un de Marcel Proust, A l’ombre des jeunes filles en fleurs, l’autre de Paul Valéry, Le problème des musées. Il s’agit d’un point de vue étayé par les œuvres regroupées. La question est celle de la perception de l’œuvre dès lors qu’elle sort du cadre de création par l’artiste pour rejoindre le musée et se donner à l’appréciation, à la lecture, des visiteurs. D’un champ privé l’œuvre passe dans l’espace public et son interprétation se voit derechef modifiée, partant la question est de savoir comment elle résiste à ce passage et ce qu’elle y gagne ou perd. N’est-ce pas simplement le sort de toute œuvre ?

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