L’art et la défonce, couple mythique

Envoyé spécial à Paris: Guy Duplat Publié le - Mis à jour le

Arts & Expos

Philippe Geluck animait à ses débuts, une hilarante émission radio, "Le Docteur G vous répond". Il imagina la plainte d’un jeune Wallon, obsédé par les Beatles et qui essayait de faire aussi bien avec l’aide d’alcool et de haschich. Quand il se réveillait de sa défonce, il se souvenait d’avoir été génial et d’avoir gribouillé des chansons magnifiques mais hélas, disait-il au Docteur G, il ne parvenait plus à se relire.

C’est bien là le problème des drogues et psychotropes quand les artistes en abusent. La drogue peut donner des visions, dit-on, splendides, lever les inhibitions et susciter la créativité (comme le rêve ou la folie), mais à l’atterrissage, on n’en trouve plus rien. Le génie de Verlaine et Toulouse-Lautrec n’est pas dû à leur consommation d’absinthe. Et Basquiat n’a pas dû sa fulgurante et courte carrière à sa consommation d’héroïne. Il en est mort, c’est tout.

Pourtant, de nombreux artistes ont été attirés par la puissance magique des drogues. Les chamans des peuples primitifs avaient montré le chemin. Antonin Artaud découvre la puissance du champignon peyotl auprès des Indiens tarahumaras. Mais la foisonnante expo qui s’est ouverte à la Maison rouge à Paris ("Sous influences, artistes et psychotropes"), montre bien que les créations sous psychotropes, ne sont pas terribles.

Quand Michaux dessine sous mescaline, ce ne sont pas ses meilleurs dessins. Quand Cocteau fait de même, embrumé par l’opium, il n’est pas convaincant. Et quand aujourd’hui, l’Américain Bryan Lewis Saunders dessine chaque jour un autoportrait sous les drogues les plus diverses, c’est plus surprenant ou rigolo, qu’autre chose. Il a absorbé des cocktails aussi divers que le valium mêlé à l’absinthe, le xanax, la cocaïne ou même des sels de bain !

Les visions planantes sous LSD et compagnie ont bien de la peine à faire de l’art. Cocteau l’avait dit : "L’opium permet de donner forme à l’informe; il empêche hélas ! de communiquer ce privilège à autrui. Quitte à perdre le sommeil, je guetterai le moment unique d’une désintoxication où cette faculté fonctionnera encore un peu, par mégarde, avec le retour du pouvoir communicatif."

Accro à la térébenthine

Certes, on comprend la tentation d’utiliser des produits pour mieux lâcher prise, faire entrer la folie des choses et éliminer le filtre des conventions. Mais, de ce point de vue, la drogue la plus convaincante et excitante, reste la pensée et la parole.

Dali le disait de manière joliment absurde : "Quand je buvais, je croyais que j’étais génial, maintenant que je ne bois plus, je sais que je suis génial."

C’est Antoine Perpère, par ailleurs, actif dans un centre sur les assuétudes à Paris, qui a rassemblé 250 œuvres de 91 artistes et qui propose ce tour de la question.

Une seconde partie de l’expo montre, par des œuvres très variées, que la vie des drogués n’est pas un paradis, même artificiel. Un film saisissant de Ben Russell décrit, en temps réel, la montée des effets du LSD sur le visage d’une jeune femme. Son "trip" a l’air heureux. Par contre, les photos de Larry Clark, d’Antoine d’Agata, de Luc Delahaye ou le "reliquaire" fait par l’artiste Aurèle pour la mort par overdose de son ami, nous ramènent à la triste réalité des camés. Le photographe Antoine d’Agata propose en même temps que cette expo, au centre photographique le Bal, à Paris, une plongée superbe et angoissante dans le monde des drogués et des prostituées.

La suite du parcours propose d’intéressantes ou amusantes digressions sur ce thème. Les Beatles chantaient "Lucy in the sky with diamonds" dont les premières lettres du titre forment LSD. Carsten Höller affirme chercher le "moyen d’être complètement perdu", d’être désorienté tout en restant créatif. Il développe cette idée en faisant des variations autour du champignon amanite tue-mouches, aussi beau avec ses points que dangereux.

La Japonaise Yaoi Kusama se devait d’être là, avec son installation en immersion totale de points blancs et rouges. Sa vie est une oscillation entre le centre psychiatrique où elle dort la nuit, et son atelier.

Deux affiches de Michel François montrent l’ambiguïté des images : une petite fille respire dans une grande fleur. Idée charmante sauf que cette fleur, la "datura", est hallucinogène.

Chaque artiste, chacun, a finalement ses propres assuétudes. "L’aspirine c’est le champagne du matin", affirme sur un grand néon, Jeanne Suspuglas. L’art lui-même étant une suprême assuétude, une drogue dure comme l’affirmait déjà ironiquement Marcel Duchamp qui avait tout compris : "Chaque matin, le peintre qui se réveille a besoin, en dehors de son petit-déjeuner, d’un peu d’odeur de térébenthine. il va dans son atelier parce qu’il a besoin de cette odeur. Si ce n’est pas la térébenthine, c’est l’huile."

Envoyé spécial à Paris: Guy Duplat

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