Avant le temps de la prolifération des musées et des centres d’art, seules quelques initiatives impertinentes très souvent temporaires donnaient accès à ce que l’époque appelait l’art d’avant-garde. Celui qui, immanquablement, remettait en cause tout ce qui avait précédé et s’engouffrait dans les investigations et les expériences les plus innovantes.

En cinq volets successifs dont le dernier clôt actuellement la série, le Muhka a jeté un regard rétrospectif sur l’impact d’un lieu unique en son genre où durant quatre ans une bonne partie des artistes européens les plus à la pointe des recherches artistiques ont pu montrer leurs œuvres, s’exprimer, débattre et revendiquer, pour un petit noyau d’amateurs férus de la culture de leur temps. Entre 1958 et 1962, la G58 Hessenhuis, un bâtiment patrimonial du XVIe siècle, mit ses combles à la disposition des artistes et devint ainsi le plus grand centre d’art contemporain d’Europe avec ses 1 000 m² !

L’exposition Anti-peinture fut la dernière de l’initiative de la Hessenhuis qui a marqué l’histoire de l’art en Belgique, elle est aussi la base de cette cinquième tranche du projet "Nouvel art à Anvers 1958-1962" désormais consigné en textes et en images dans une publication générale accompagnée de cinq opuscules, chacun relatif à une exposition. Les œuvres et les documents rassemblés sous le titre "Mais le regard lui-même", notamment une série de photographies de Jan Van der Borgt sur la sixième conférence de l’Internationale Situationniste à Anvers (novembre 1962) avec Guy Debord en personne, montrent à la fois les tendances de l’époque d’artistes relevant d’un style dit "technoïde", et les aspirations à mettre en œuvre l’avènement d’une société nouvelle par la contestation, voire une forme de révolution. Il est évident que certains propos des situationnistes qui voulaient "mettre la révolution au service de la poésie" et fustigeaient "l’erreur des surréalistes" d’avoir fait le contraire, furent le ferment des échauffourées et revendications de mai 68.

Cette période n’a pas seulement laissé des traces au niveau de la pensée, de la conception de vie, de la philosophie, elle fut aussi riche en termes de prospections esthétiques et plasticiennes pour sortir l’art de ses carcans et l’ouvrir aux réalités et questionnements du moment. Tous les artistes présents n’ont pas inscrit leur nom dans les pages d’or de l’art mais tous sont représentatifs de voies innovantes qui ont été largement explorées par la suite, par eux-mêmes ou par d’autres. On y côtoie les bois assemblés de Vic Gentils, les dessins de Piero Manzoni, les cageots agencés de Jan Henderikse, le tissu optique d’Enrico Castellani, les compositions blanches compartimentées de Jan Schoonhoven, les torsions de Walter Leblanc, les jeux de miroirs de Christian Megert, les entrelacs géométriques de Morellet Des œuvres qui font date et s’imposent dans une histoire que doivent connaître les générations postérieures !

Nieuwe kunst in Antwerpen 1958-1962 (Art nouveau à Anvers 1958-1962). Maar het zien zelf (Mais le regard lui-même). Muhka, musée d’Art contemporain, 32, Leuvenstraat, 2000 Anvers. Jusqu’au 10 février. Du mardi au dimanche de 11 à 18h, jeudi jusqu’à 21h.

Publication : Nieuwe kunst in Antwerpen 1958-1962, texte de Jan Ceuleers, 104 pp. + fascicules, ill. n/bl, Ed. Muhka.