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L'Ethiopie, comme «un fossile vivant»

PAR GUY DUPLAT

Publié le - Mis à jour le

REPORTAGE

À LALIBELA

L'abba woldemariam ejegu vit depuis 27 ans dans une grotte de cinquante centimètres de haut et un mètre de profondeur, creusée dans la roche rouge. Il est moine-ermite et a choisi de prier tous les jours à côté des églises saintes de Lalibela. Habillé de jaune, pieds nus, les vêtements rongés par les vermines et la misère, il se consacre à Dieu. Comme seul ornement, il a une croix de métal plantée sur un bâton. Il vit des aumônes. «Presque tous les ermites qui vivaient ici sont partis, dit-il, chassés ces dernières années par les famines et les guerres». Pour la grande fête de Timkat, l'Epiphanie, la fête du baptême du Christ par Jean-Baptiste, de nombreux moines sont cependant venus à Lalibela. Comme Getaye Harweyen, qui a fait 150 kms à pied et loge dans les sortes de cavernes qui font office de monastère sur les hauteurs de Lalibela. Il y côtoie cette nonne, percluse d'arthrite et incapable désormais de bouger de sa cellule. En Ethiopie, malgré les famines successives, les guerres incroyablement meurtrières et fratricides contre Mengistu, puis contre l'Erythrée, malgré le sida qui se répand plus vite que toutes les aides dans les faubourgs d'Addis Abeba, malgré tout cela (ou à cause de tout cela), la culture chrétienne copte reste incroyablement vive. «Le peuple éthiopien en est imprégné depuis des siècles, cette culture lui est consubstantielle. Regardez comme cette dame parle directement à son Dieu, explique le professeur Berhanou de l'université d'Addis. C'est une foi des pauvres, comme un arbre qui protège de tous les orages de la vie»". Avec une grande culture inchangée depuis plus de 1500 ans, l'Ethiopie est «un fossile vivant», disait déjà Toynbee.

Le prêtre appelé le gebeze de l'église Bieta Medani Alem, une des dix églises de Lalibela, prépare dans le secret du choeur, les tabots: les tables de la loi. Il les portera sur sa tête pendant les trois jours de la fête, recouvertes de riches étoffes très colorées cousues de fils d'or et d'argent. Personne ne peut voir ces tabots, sauf les prêtres. Si quelqu'un forçait la loi, les tabots disparaîtraient. Le Timkat est la plus grande fête des chrétiens coptes d'Ethiopie. Ce pays fut un des tout premiers à être christianisé, avec la Syrie, et d'autres pays devenus, eux tous, musulmans. Les Ethiopiens sont restés chrétiens, mais se sont vigoureusement tenus séparés tant de Byzance que de Rome, se battant pour des principes comme l'unicité de la nature du Christ (il est né avec tous les attributs de Dieu), ou la nature de la Trinité qui, pour les coptes, est trois fois l'Un, le Même.

LA REINE DE SABA

Le mythe fondateur reste la naissance du fils de la reine de Saba et du roi Salomon, Menelik qui ramena en Ethiopie les tables reçues par Moïse: tous les Ethiopiens croient que cette arche d'alliance est gardée jusqu'aujourd'hui dans une église d'Axum. L'Eglise copte d'Ethiopie a longtemps été vassale d'Alexandrie qui désignait le patriarche éthiopien, mais depuis Hailé Sélassié, elle est devenue autonome. «Nous sommes sûrs d'être dans le vrai,

explique le maître des cérémonies du Timkat. Nous espérons bien sûr, voir un jour, tous les Chrétiens réconciliés mais nous n'abandonnerons pas notre foi.» Parler du Pape de Rome c'est aussitôt entendre rappeler qu'il aurait béni les troupes fascistes venues envahir l'Ethiopie ou se souvenir du Pape de la Renaissance qui tenta, via les Jésuites, de convertir de force tous les Ethiopiens.

Lalibela est la nouvelle Jérusalem, construite il y a plus de huit cents ans par le roi Lalibela qui craignait que les invasions musulmanes ne ferment définitivement l'accès à la ville sainte. Dix églises -monuments de l'architecture mondiale- ont été creusées dans le roc -des monolithes de près de quinze mètres de haut, des églises d'un bloc, avec trois nefs, des fresques et des pierres polies par le temps comme des sculptures. Dix cortèges se forment, ce jour de Timkat, aux portes des dix églises. Il en est de même dans toute l'Ethiopie, mobilisant des millions de fidèles. Il y aurait 35.000 églises et monastères en Ethiopie. A Addis, plus de 50.000 personnes participent au cortège et le baptême collectif se fera à coups de tuyau d'arrosage.

Au sortir des églises de Lalibela, les prêtres sont entourés de diacres couronnés d'énormes tiares de métal précieux et ornées de pendeloques d'argent, précédés par des croix ciselées et saintes, salués par le son des cors et les youyous des femmes. Ils se faufilent dans les boyaux rocheux pour déboucher sur les chemins qui mèneront au lieu de cérémonie. Les prêtres sont protégés par des ombrelles multicolores brodées d'or, et précédés de brûle-parfum répandant l'encens. Les cortèges, bientôt, se mêlent avec des milliers de fidèles qui les accompagnent. Certains ont fait des journées de voyage pénible, à pied, sans manger. Ils veulent venir à l'aube, à jeun, chez les prêtres pour que ceux-ci leur passent la croix sainte sur le ventre et le dos afin de les guérir de leur maux. «Il y a toujours autant de monde, explique cet habitant de Lalibela, même si on a connu un pic de fréquentation pendant la guerre avec l'Erythrée, un afflux, comme pour exorciser les misères de la guerre»".

LE CHANT SACRE

Le cortège se retrouve dans un vaste champ suspendu sur l'infini des collines et des montagnes abyssines. Une longue procession de porteurs de tabots, de diacres couronnés, de porteurs de croix ciselées, habillés tout en blanc avec un gros liseré rouge, de prêtres (500 prêtres et diacres rien qu'à Lalibela) tout en noir jouant du sistre et martelant le rythme avec le mekomia, le bâton sacré. Deux longues nuits de prières (une grand-messe a lieu à 3 heures du matin), de chants et de danses les attendent. Des nuits et des journées aussi de jeûne complet. Toute la nuit, les prêtres vont chanter accompagnés du seul son des sistres et des tambours, seuls instruments autorisés dans les églises. Leurs chants extrêmement codifiés par Saint Yared au VIe siècle sont répétés sans cesse depuis lors, sous la houlette des maîtres qui passent sept années d'études pour apprendre ce chant (la formation de maître de chant est la plus longue dans le sacerdoce copte). Les prêtres lisent les livres saints écrits en guèze (le latin des Ethiopiens qui, eux, parlent l'amarhique). Les milliers de fidèles restent en dehors de la tente. Ils prient, lisent la Bible, dorment ou se lancent dans d'incroyables danses profanes où tout le haut du corps se disloque. Le champ n'est plus qu'un océan blanc, fait de natalas, ces voiles blancs dont se recouvre la population, qui ondulent au fil des endormissements ou des danses.

A l'aube, a lieu le baptême collectif. Les prêtres se réunissent autour du baptistère de pierre. Ils trempent les croix sacrées dans l'eau, dans une longue cérémonie. Ensuite, c'est la ruée. Tout le monde se précipite avec sa bouteille de plastique pour prendre un peu d'eau sainte. Et les prêtres, à grand coups de seaux, jettent l'eau sur la foule. Le retour vers les églises se fait par étapes. A chaque station, les diacres et les prêtres se placent sur les hauteurs du terrain, pour entamer de longues mélopées, et des danses lentes marquées par le rythme des sistres. Le lendemain, Lalibela, et l'Ethiopie, retournera à son ordinaire fait hélas de misère et de lutte pour la survie d'un peuple et de sa culture.

© La Libre Belgique 2001

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