Artiste, maître d’atelier, conseiller et obligé des rois, fin limier pour être agréable aux puissants qui l’honoraient, ainsi fut Pierre-Paul Rubens. Résolument contemporain, cage de verre lumineuse et miroitante même par temps pourri, le Louvre-Lens n’est point, à première vue, l’écrin idéalement représentatif des fastes d’une Renaissance brillant de tous ses ors. A l’opulence, très rubénienne d’ailleurs, il oppose - autres temps, autres mœurs - une rigueur en l’occurrence transparente. Et c’est fort bien ainsi.

Peintre qui servit la cour des Habsbourg, Rubens fut un Européen d’avant-garde. On le retrouva à Londres, Madrid, Rome ou Paris et, bien sûr, dans sa bonne ville d’Anvers, quand bien même était-il né à Siegen (petite ville de Westphalie où avaient fui ses parents pour échapper aux persécutions espagnoles à l’encontre des protestants, son père étant soupçonné d’accointances calvinistes). On sait qu’il fut honoré par rois et reines de son temps et que l’une de ses plus grandes commandes fut le fait de Marie de Médicis pour son palais du Luxembourg, à Paris. Rubens fut en vérité un artiste épris de rencontres au sommet, au courant et curieux de tout.

Blaise Ducos, le commissaire de l’événement, s’est astreint à deux objectifs. Le premier, privilégier le rayonnement de l’artiste plus que sa pompe baroque ou son génie de la couleur. Le second, dresser une espèce de scène des grands personnages de l’Europe de Rubens. Ce dernier fut tout en même temps l’homme d’un clan, d’une dynastie, de la contre-réforme et un Anversois éclairé à qui rien n’échappait.

Une certaine Europe

Cinquante-trois prêteurs en provenance de neuf pays différents : pour sa deuxième grande exposition, le Louvre-Lens n’a pas puisé seulement dans les collections "mères". Venus de Los Angeles, Copenhague, Vienne, Madrid, Bruxelles ou Anvers, les prêts octroyés situent l’importance attribuée à l’évaluation picturale mais aussi historique et sociétale ici proposée. En lice donc, l’Europe des cours royales et un peintre, Pierre-Paul Rubens (1577-1640). La démonstration démarre avec une galerie de portraits peints par Rubens et des artistes de son entourage, Van Dyck ou Frans Pourbus le Jeune. Un portrait emporte la palme, celui de Fernando Alvarez de Toledo, le duc d’Albe. Lumineux et féroce sous la patte de Rubens, le duc sanguinaire crève l’espace pour rappeler qu’il fit exécuter, sans pitié, de preux Flamands rebelles aux ukases catholiques. Les effigies de Marie de Médicis, Philippe III d’Espagne, Charles Ier d’Angleterre, Vincent Gonzague duc de Mantoue ou, buste du Bernin, du Pape Grégoire XV, corsent la mise des valeurs ajoutées d’une Europe décidée qui, par Rubens interposé, s’ouvrait à une véritable révolution picturale, au point que chaque puissant voulait son Rubens. Lequel se mêla même de ventes de tableaux : ainsi tenta-t-il de convaincre le roi de France de se délester de La Joconde; ainsi milita-t-il pour faire acheter Caravage ! L’Europe des rois, des arts et des lettres est celle des armures, des chevaux et des cavaliers, des parades. A côté d’études de Rubens ou de tableaux de ses pairs trône l’armure du roi Philippe IV d’Espagne et, fruit brillant d’un travail anonyme, un pectoral en forme d’aigle bicéphale (or, émail, diamants, pierres précieuses). A l’époque, la gravure ne fut point parent pauvre de la peinture et Rubens comprit le premier que pour être connu et pour diffuser l’imagerie catholique, il fallait inonder le marché de ses feuillets. Il inventa même le copyright, menant au tribunal ceux qui le reproduisaient sans son aval ! Rubens n’a pas lésiné sur les images de sa foi. S’ensuit une salle pour de grandes toiles très explicites : "Le Christ sur la Croix" et "L’éducation de Marie", du musée d’Anvers; "Le Massacre des Innocents", des Musées royaux de Bruxelles; "Vierge à l’Enfant entourée des saints Innocents", du Louvre.

Précurseur et créateur sans filet

Précurseur en tout, Rubens appréciait rêver et créer dans des espaces inédits, parfois éphémères. Il peignit, entre 1636 et 1639, un ensemble de toiles pour un pavillon de chasse. Une commande de Philippe IV pour La Torre de la Parada, près de Madrid. Nous en reste une "Diane chasseresse" pleine de fièvre et de verve, qui appartient à une collection particulière et n’a jamais été montrée (et ne le sera peut-être plus jamais). L’artiste avait l’envergure des grands architectes et la monumentalité ses faveurs. Il conçut un ouvrage, "Les palais de Gênes", qu’il nous est permis de feuilleter virtuellement. L’œuvre d’une vie en un de ses domaines particuliers. Car, pour lui, l’œuvre d’art doit s’intégrer dans une architecture. Comme le souligne le commissaire de l’exposition, on peut se poser la question : "Pourquoi Rubens peint-il des corps surhumains, hyperboliques, musculeux ?" La réponse est aisée : parce qu’à son époque, il y avait des débats agités sur la question du corps et sur la nudité.

Penser le corps

Pris de passion pour le squelette et pour le muscle, Rubens s’empara du thème en songeant à Michel-Ange. Un Michel-Ange qu’il a reproduit, vers 1601, dans des sanguines et lavis, des visages de prophètes. Et, plus tard, un "Ecorché" réaliste mais avec le bras d’un dieu. Ce qui laisse penser que Rubens fut tiraillé entre la poétisation du corps et la veine réaliste en faveur alors. Pour Blaise Ducos, Rubens ne serait pas parvenu à choisir quelle piste suivre. A voir dans cette salle, "Prométhée supplicié" de Rubens et Frans Snyders, venu de Philadelphie. L’exposition se voulant vivante et stimulante, en son milieu, un film - montage de vues anciennes et actuelles de villes par où Rubens est passé - incite à se poser la question "Sommes-nous des héritiers de cette Europe de Rubens ?", tout en se rappelant qu’en son temps, rares étaient ceux qui voyageaient. Eclairé, Rubens l’était plus que tout autre. Avide de tout, de l’Histoire des hommes et des religions, des mythes et de l’Antiquité. Ainsi, se plut-il à dessiner et peindre le plus grand camée du monde, rapporté en France par Saint-Louis au XIIIe siècle et présent à Lens aux côtés des études de Rubens. Ce camée majestueux provient d’un atelier romain du temps de Tibère (14-37 après J.-C.) et il représente "L’apothéose de Germanicus". Rubens a enquêté sur ce camée au point d’en tirer un livre, un traité sur les gemmes et les pierres antiques gravées Curieux de tout !

Les voies du génie

Le clou de l’exposition tient en une confrontation éblouissante et féconde entre Rubens et Le Bernin, deux monstres sacrés. Entre Rubens l’aristocrate, tel qu’il se représente, riche et adulé, ennobli, dans un "Autoportrait" de 1628-1630, et Bernin, son successeur à l’échelle européenne. Un Bernin (1598-1680) qui, vu que rien ne pousse à l’ombre d’un grand chêne, a fui loin de son maître. Et qui, pourtant, servira bien les mêmes puissants et papes. Un Gian Lorenzo Bernini dit Le Bernin, que l’on retrouve dans un "Autoportrait" de 1623, simple gros plan sur son visage d’homme simple, d’homme d’un autre monde. Rubens ne semble pas avoir exploré le talent du Bernin, et pourtant, une "Méduse" berninoise, en marbre, de 1644-48, témoigne de l’inventivité d’un Bernin qui a osé s’aventurer après Rubens et sculpter un visage tourmenté, ce qui est neuf. Et l’expo de se conclure - mais il y a bien d’autres trésors encore -, sur des portraits de la famille de Rubens et deux petits et touchants paysages d’un peintre qui savait manier le pinceau dans ses registres les plus variés : "Paysage à l’oiseleur", du Louvre, et "Paysage au gibet", de Berlin. Deux cadeaux pour conclure une visite lumineuse et riche.

Musée du Louvre-Lens, 99 rue Paul Bert, 62300 Lens. Jusqu’au 23 septembre, tous les jours, sauf le mardi, de 10 à 18h. Nocturne jusqu’à 22h les vendredis 7 juin et 6 septembre. Important catalogue de 360 pages tout en couleurs et textes importants, Editions Le Louvre-Lens et Hazan, 39 euros. Infos : 00.33.3.21.18.62.62 et www.louvrelens.fr