Arts et Expos

Les yeux bandés, une main sur l’épaule droite de l’enfant qui précède… Une soufflerie, puis de l’air froid. Bienvenue dans "La tempête des sens" traversée à l’aveugle avant d’arriver, en silence, dans la salle des Ecuries à Charleroi/Danses. Les enfants qui participent aux journées "Art à l’école" entrent par petits groupes et traversent cette tempête en mise en écoute. Couché sur le plateau, habillé de blanc, un danseur roule, se déplace avec lenteur. Une coupe d’eau à la main. D’autres jeunes l’entourent, peu nombreux. Ils tiennent leur verre d’eau, le versent parfois dans le vase du danseur, s’approchent ou s’éloignent, occupent l’espace. Bruit de source, de rivière, de flux… Le danseur, Mic Guillaumes, s’approche d’une fillette, la soulève comme s’il allait la mettre dans sa vasque mais elle marque une résistance qu’il respecte. Chorégraphie improvisée...

Ainsi s’ouvre la deuxième journée des "Rencontres art à l’école" organisées par le CDWEJ (Centre dramatique de Wallonie pour l’enfance et la jeunesse) en ce mois de mai. Conçues pour mettre en lumière le travail artistique qui se peaufine en atelier toute l’année dans les écoles avec des artistes associés, ces Rencontres qui verront un millier d’enfants danser, jouer ou écrire du théâtre, s’avèrent chaque année riches en découvertes. Et rappellent à quel point l’art est essentiel et trop négligé dans nos sociétés. En deux mots, il s’agit de permettre aux élèves et aux enseignants de suivre à l’école des ateliers avec un artiste.

Invité, Mic Guillaumes, danseur, chorégraphe, formateur et expert national "Danse à l’école" a formé les artistes, les enseignants et les partenaires culturels en amont. Né au Vietnam, il habite au Maroc, travaille beaucoup en Asie et dans le Pacifique sud. Présent aux Rencontres, il propose les rituels du début de séance comme celui de l’eau.

Vous êtes un pionnier de la danse à l’école en France. Quand et pourquoi est-elle née ?

Dans les années 70, on a assisté à un courant américain de danse contemporaine. Nous étions cinq ou six chorégraphes en France qui nous y intéressions. On regrettait qu’il y ait de plus en plus de danseurs professionnels et de moins en moins d’amateurs. Comment réensemencer la danse dans la population, se demandait-on. Alors, on a pensé à l’école puisque tout le monde y passe. Il a fallu du temps pour mettre le projet en place, du côté du ministère de la Culture, entre autres parce qu’à l’époque, les artistes vivants ne rentraient pas à l’école. Seuls Baudelaire ou Saint-Saëns y avaient droit de cité. Le programme est passé en 1986, de l’école maternelle à l’université. Cette relation organique avec le corps, la matière vivante était peu courante. On était à l’époque d’une connaissance intellectuelle mais pas pratique. Jeter la peinture comme Pollock n’était pas dans l’ordre des choses. On a finalement développé le Bac danse.

Pourquoi était-ce si important ?

Car la danse, c’est du corps sensible, de la sensation, des perceptions, de l’imaginaire. Tout ce qui est gommé, effacé dans la vie quotidienne. On ne vit plus avec l’émotion. Le toucher n’existe plus. Le regard, l’ouïe sont négligés. La danse est un rapport à l’espace. C’est quoi la profondeur, les hauteurs, les projections du mouvement? La danse est construite sur la relation avec les autres. Je peux danser avec l’autre même si je suis loin de lui. Dans un solo, on ne danse pas seul mais avec tout ce que sont les autres, avec ce qu’ils ont construit dans notre histoire. Le solo, c’est le contraire de la solitude. On est sur le vivant. Il y a un travail sur la musicalité du corps qui a aussi des variations sur la temporalité. Avoir développé cette conscience sensible de soi-même dans le rapport aux autres est important.

De quel type de savoir s’agit-il ?

Le savoir organique d’une conscience sensible de soi. On est sur du vécu, c’est cela qui touche les élèves. Retrouver l’émotion, l’accepter.

Qu’apporte encore la danse aux élèves ?

Elle les détourne de leur quotidien. La table objet devient partenaire. La fonction prosaïque devient poétique. Voilà comment la poésie peut nous accompagner sans cesse. Fondamentalement, la danse ne sert à rien et c’est parce qu’elle ne sert à rien qu’elle est essentielle. Le geste est important aussi. Si on réalise la force qu’il faut pour lever un bras, mettre un pied devant l’autre… C’est quinze mois d’efforts pour un bébé. Danser c’est aussi être dans l’instabilité des choses, ne pas être à la hauteur. L’espace de l’incertitude est beau. On est tout le temps dans la mobilité du devenir. Ici, c’est l’inverse. J’ai retrouvé des élèves que j’avais connus voici 30 ans. Ils ne seront pas danseurs mais l’empreinte perdure, l’expérience sensorielle est gravée dans leur corps.

Plus d’infos : www.cdwej.be

Dans le même esprit, Pierre de Lune, Centre dramatique jeunes publics de Bruxelles, passe de la lune à la scène.