B elgium? Thank you so much for the Lalibela's cross». Dans un Anglais approximatif, ce discours est tenu dans toute l'Ethiopie copte. On l'entend, par exemple, chez les quatre gardes armés de vieilles kalachnikov qui protègent la splendide église du 14e siècle, recouverte de fresques admirables, au lac Tana: l'église d'Ura Kibane Mihret. Un des gardes, un moine, cache vite sous sa robe, l'arme interdite par sa foi: «Depuis le vol à Lalibela, nous protégeons nos trésors». On l'entend aussi chez ce prêtre à l'église Bieta Maryam, qui nous montre la longue cicatrice qui barre sa main: «J'ai dû me battre contre un voleur qui m'a frappé de son couteau». La culture copte est menacée par les voleurs de tous poils attirés par les trésors incroyables des églises et monastères et par le prix élevé atteint sur le marché international par l'art copte éthiopien. Une vaste action de l'Unesco tend à protéger les monuments de Lalibela. Un autre et large programme soutenu par le patriarche copte et financé par l'Union européenne vise à faire le relevé intégral des milliers d'églises, avec leurs manuscrits précieux, leurs icônes, leurs croix et calices, et tous leurs trésors pour au moins les connaître, les mettre en fiches, afin de pouvoir mieux chasser les trafics, sensibiliser les populations et protéger le patrimoine.

Mais que vient faire la Belgique dans tout cela? Au printemps 1998, la croix la plus sainte de Lalibela est volée. Le scandale est énorme et fait la une de la presse et des journaux télévisés. La perte devient une affaire d'Etat. Une enquête musclée, avec tortures à l'appui, aboutit à démasquer la filière. Un diacre a commis le vol pour le compte d'un antiquaire d'Addis qui a vendu la croix (pour 25.000 dollars, dit-on, chiffre non confirmé par l'Eglise copte qui ne veut pas citer de chiffre, «c'est trop indécent») à un amateur belge qui l'a exportée via DHL pour éviter la douane. Le scandale rebondit à Bruxelles où l'ambassadeur éthiopien fait des pieds et des mains pour récupérer l'objet sacré. La pression efficace du magistrat national amène le collectionneur à rendre la croix contre remboursement de la somme payée. L'ambassadeur éthiopien revient à Addis avec la croix dans une valise tenue précautionneusement sur ses genoux. Et l'ambassade belge, qui a joué un rôle très important dans la restitution, peut ramener la croix à Lalibela.

Le diplomate Alain Hansen se souvient encore d'avoir été accueilli en triomphe sur les trente kilomètres qui séparent l'aéroport de l'église, acclamé par une foule venue parfois de très loin voir la croix qui les avait guéris de leurs maux. Une émission vedette de la télévision éthiopienne, «La police et les gens», a parlé ensuite de l'affaire faisant des Belges de nouveaux héros. Pour les gens de Lalibela, l'histoire s'est un peu brouillée. Mais une chose demeure: la Belgique a sauvé le trésor de la ville.

DES VOLS OFFICIELS

Le patrimoine culturel éthiopien a manifestement subi de nombreux outrages par les guerres, les famines, les vols. Des vols parfois très officiels. On est effaré de relire les récits de voyage du grand ethnologue Marcel Griaule, accompagné de Michel Leiris et du peintre Roux, dans les années 30. En Ethiopie, ils achetaient pour des bouchées de pain, des fresques plusieurs fois centenaires dans les plus belles églises coptes, les démarouflant et les remplaçant par des copies fidèles réalisées par Roux! On est tout aussi effrayé de relire les récits de l'armée britannique pillant complètement la bibliothèque royale de Magdala en 1868. Une grande partie du trésor éthiopien a pu néanmoins, jusqu'ici, être protégé grâce aux prêtres qui ont soigneusement caché les objets précieux. Mais les guerres, misère, bouleversements dans la vie sociale fragilisent les traditions et de nombreux prêtres sont tentés par les prix astronomiques offerts par les collectionneurs internationaux. Il est donc urgent d'agir pour sauver ce patrimoine mondial.

© La Libre Belgique 2001