La leçon de peinture de Per Kirkeby

Guy Duplat Publié le - Mis à jour le

Arts & Expos Envoyé spécial à Copenhague

En janvier, le Danemark assumera la présidence de l’Union européenne. Dans ce cadre, le palais des Beaux-Arts à Bruxelles proposera dès le 10 février une rétrospective du peintre et sculpteur danois Per Kirkeby. Si celui-ci a déjà exposé à Bozar (en 1978 avec Baselitz et en 1988), ce sera une révélation car autant il est bien connu des pays du Nord et de l’Allemagne (il expose depuis trente ans à la galerie Michael Werner, une des plus puissantes au monde), autant il reste méconnu dans les pays du Sud. Une occasion pour le rencontrer dans son atelier de Copenhague.

Avant de sonner à sa porte, on hésite un peu car il a la réputation d’être un peu bougon et de ne pas aimer les interviews. Lors de sa grande rétrospective à la Tate et à Düsseldorf en 2009, il ne donna aucune interview et ne vint pas à l’ouverture. De plus, Kirkeby est un ami de Lars von Trier avec qui il partagerait une même mélancolie et une même misanthropie. Kirkeby réalisa pour von Trier les tableaux séparant les chapitres de Breaking the Waves et le splendide générique abstrait de Dancer in the Dark. Mais, surprise, c’est un homme charmant qui nous accueille avec sa jeune épouse même si sa première phrase fut : "Je n’ai rien à dire, ce sont mes tableaux qui doivent répondre à vos questions."

Dans sa belle maison des faubourgs, la première chose qui frappe est la superbe bibliothèque de 6 000 livres d’art soigneusement rangés et régulièrement compulsés, et les innombrables tiroirs à dessins. Dans son atelier, une petite dizaine de toiles sont punaisées aux murs, qu’il retravaille régulièrement. Un fauteuil défoncé est au milieu de la pièce et une belle lumière zénithale aidée par des néons inonde la pièce.

Per Kirkeby est né à Copenhague en 1938. Même s’il peignit dès son plus jeune âge, il fit des études de géologie qui l’amenèrent plusieurs fois au Groenland. Son œuvre est multiple. Il est d’abord peintre, avec de grands tableaux très colorés, d’apparences expressionnistes abstraits ou proches des néoexpressionnistes allemands (Baselitz, Penck), mais, on le verra, très différents. Il sculpte aussi des petits bronzes architecturaux ou minimaux. Il a construit une cinquantaine de pavillons de briques, pénétrables et labyrinthiques (l’un d’eux est au Middelheim à Anvers). Il est aussi poète et a écrit de nombreux livres de réflexion sur l’art ou sur des artistes qu’il aime comme Munch et Schwitters. "C’est un artiste comme on en avait jadis, un intellectuel aussi, nous explique Poul Erik Tojner, le directeur du musée Louisiana à Copenhague, comme à la Renaissance. Il a une œuvre variée et complexe et se situe entre la science et l’art." Kirkeby expliquait : " Je suis un peintre de l’ancienne école, qui est dépendant des choses perçues et vues, comme de la lumière qui l’entoure. Aussi mes tableaux changent selon que les saisons varient, un paysage d’automne ou une lumière d’été font des tableaux différents."

Le jeune Kirkeby fut fasciné par le Pop Art dont il a repris l’idée de placer des motifs connus sur ses toiles. Aujourd’hui, encore, on découvre dans ses tableaux, comme des signes presque effacés : la structure d’une pyramide maya, une nature morte de Chardin, ou un rappel de la "mer gelée" de Caspar Friedrich. L’autre influence fut celle du minimal art américain. Depuis ses débuts, Kirkeby explore les mêmes voies entre nature et culture, abstraction et paysage, influences du Pop et du Minimal, peintures expérimentales sur panneaux de bois (masonite) parfois peints en noir comme des tableaux d’école. " Kirkeby, comme Baselitz et ses re-mix, est un artiste de la constance, c’est-à-dire qui creuse les mêmes pistes contrairement à un Picasso qui sans cesse se renouvelait", explique le directeur du Louisiana. Per Kirkeby passe l’été sur l’île de Laeso. Il eut une attaque qui faillit lui faire perdre la vue, mais il s’en est bien remis. Ses grands tableaux se vendent de 90 000 à 400 000 euros.

Mais revenons à sa maison et à ses livres ouverts sur des tables à côté de feuilles de notes. On voit comment il retient un détail, une ligne, une structure, d’un tableau ancien ou d’une photo. Commentant pour nous un tableau pop de 1962 avec des figures warholiennes, il n’y voit que la structure, pas les détails anecdotiques.

Ses tableaux ont parfois vingt couches superposées car il les reprend souvent, strate après strate, en sédimentations successives comme sont les paysages qu’il observe. "Mes derniers tableaux sont plus colorés depuis mon accident où j’ai perdu un moment la vision des couleurs." On y voit aussi, parfois, l’ébauche de formes mystiques (un calice, une croix), étonnantes chez un homme qui fut dans sa jeunesse un communiste.

"Je vous répète qu’il faut interroger mes peintures, car la peinture est au-delà de l’intelligence, au-delà des idées. C’est elle qui doit parler et penser."

"J’ai été impliqué dans le Minimal Art et dans Fluxus. Ces expériences ont servi mes peintures car le Minimal Art implique de revenir à l’essence des choses, à la structure qui les sous-tend. Une peinture peut être belle ou touchante, mais elle ne sera bonne que si elle a, en elle, une structure", nous dit Kirkeby. "Il serait erroné de voir en Kirkeby, un expressionniste abstrait à la Pollock. C’est tout le contraire. Kirkeby ne veut pas extirper de lui une énergie vitale en un grand geste, mais au contraire prendre des distances par rapport à sa peinture, travailler à la composition, au motif", note le directeur du Louisiana.

On retrouve encore aujourd’hui le Minimal Art dans ses architectures de briques ( "un concentré de mes peintures", dit-il) ou dans ses panneaux de bois toujours de 120 x 120 cm. Il part souvent d’une idée formelle et y ajoute l’émotion. "Mon passé de géologue et mes voyages furent évidemment importants. J’y ai vu des structures - comme ces falaises du Groenland dont on voit souvent la trace dans mes tableaux, j’y ai senti l’évolution des choses sur la durée comme dans les temples mayas, et j’ai éprouvé le risque de la vie."

Kirkeby a besoin de ses livres pour se plonger sans cesse dans l’histoire de l’art. C’est comme son jardin : "Je ne suis pas un jardinier, je regarde simplement le jardin et ses couleurs ." Il a lu avec passion les lettres de Van Gogh et le journal de Delacroix dont il apprécie le rythme et les couleurs des tableaux. "J’ai toujours eu des conversations avec les peintres de jadis : Picasso mais surtout avec Matisse que j’estime plus encore que Picasso."

Kirkeby est sans doute le plus grand artiste danois depuis Asger Jorn, même si "je ne me sens pas un peintre danois, mais simplement un peintre qui vit au Danemark". "Jorn, le père du Cobra, était la figure dominante quand j’étais jeune. On ne pouvait que l’attaquer de front ou le contourner. J’ai choisi de faire un film sur lui. Il reste un modèle pour moi, car lui aussi écrivit des livres, fut un intellectuel et fut surtout un bon peintre."

Kirkeby place souvent des motifs de paysages dans ses tableaux (forêts, mer gelée, etc.), mais il refuse l’étiquette de peintre de paysages : "car alors mes tableaux seraient pornographiques car je viole les paysages" . Car Kirkeby est toujours à la frontière de l’abstraction, entre le collage et le ligne libre, entre la nature et sa transformation, entre l’architecture et sa déconstruction. "Tant que je peux expliquer pourquoi les choses sont à une certaine place dans mes toiles, j’estime que ce n’est pas bon. Il faut que ça lâche, que ça devienne un mystère ."

Dans son salon, deux étonnants tableaux de Kurt Schwitters : des paysages de Norvège que le peintre allemand réalisa quand il dut fuir l’Allemagne nazie, des toiles figuratives qu’on n’imaginait pas chez un "pape" de l’avant-garde, le maître du collage, le dadaïste. Mais c’est justement ce côté surprenant que Kirkeby apprécie. Comment Schwitters est revenu à une peinture dont l’avant-garde avait pourtant décrété la mort. Kirkeby voit dans ces tableaux la liberté d’un artiste face aux modes et aux "interdits". Bozar exposera d’ailleurs, à côté des 180 œuvres de Kirkeby, une dizaine de ces "forbidden paintings" de Kurt Schwitters, très rarement montrées.

Guy Duplat

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