La peau raconte toute notre histoire

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Rencontre > Guy Duplat

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La peau raconte toute notre histoire
© Bortels

Il se considère lui-même comme un "marginal" de l’art contemporain, ayant creusé sa singularité avec obstination, lyrisme et humanisme. Maurice Frydman, à 85 ans, a encore connu ces dernières années d’importantes expositions : dont, en 2008, au musée juif, sur ses dessins très émouvants sur la Shoah, en 2011, à Bozar, et en 2012, à l’Ikob à Eupen.

Il garde toujours la même énergie à la veille de sa grande exposition qui s’ouvrira à Liège, au musée des Beaux-Arts, à partir du 17 janvier. Nous l’avons longuement rencontré dans son magnifique atelier bruxellois.

Ce Français d’origine, né en 1928 de parents immigrés de Pologne, a longtemps habité Uccle avant de s’installer à Anderlecht dans un atelier, lumineux et vaste, sur deux étages. Un havre de paix, à deux pas de Saint-Guidon et de la maison Erasme. "Je suis né à Paris à Belleville, près de Ménilmontant, un quartier qu’aiment les amoureux de Paris. Cet endroit d’Anderlecht y ressemble, c’est le même village dans la ville. Les gens qui viennent me voir, sont surpris par la beauté de l’endroit comme s’ils s’attendaient à ce qu’un artiste doive travailler dans une cave."

Le film plastique

Cet atelier fut, jadis, un garage pour charrettes à bras. Un photographe s’y installa, et puis, un temps, l’école d’art de l’Erg. Sur tous les murs, dans des rangements sur rails, à l’étage, sur les tables, on découvre ses œuvres. Quelques anciennes : dessins plus figuratifs, sculptures, et puis, surtout, les œuvres travaillées à partir du film plastique, telles qu’il les développe depuis vingt ans. Le film plastique (celui de la ménagère), en couches, se ride spontanément, se plie, creuse des ravines, crée des cicatrices, qu’il a pu figer et recouvrir de couleurs pures qui s’y lovent ou s’y étalent. En appliquant ensuite un drap sur la peinture, il obtient des monotypes, des grands monochromes couverts de variations nées du hasard et de l’impondérable. Ses draps ou ses plastiques tendus, étirés, arrachés qu’il appelle ses "matrices" s’ouvrent parfois en leur centre sur des surgissements, comme des blessures ou des cicatrices.

On pense à Simon Hantaï du groupe Supports/Surfaces que Maurice Frydman admire, et qui vient d’être célébré au Centre Pompidou. Comme lui, il montre comment le peintre en se mettant en retrait apparent, laissant faire le hasard, comme Pollock, avec ses drippings, et Matisse, avec ses ciseaux, peuvent faire surgir l’émotion et la beauté. Mais c’est un faux retrait, car le travail sur le film plastique, dont il est le seul à utiliser la technique, la procédure suivie, l’application de la peinture, l’effort physique que cela demande représentent un vrai travail déterminant sa peinture. Avec ses "Tensions-torsions" (titre de son exposition à Liège), il donne forme au hasard, transforme l’impensé en pensée.

L’humain avant tout

Chez Frydman, le plastique transformé en grand monochrome est une autre manière d’évoquer la peau humaine, avec ses rides, ses plis, ses blessures, sa tendresse, ses déchirures. "Toute ma vie, je me suis occupé de l’humain. J’étais d’abord figuratif, et je représentais des maternités et des paternités, mais aussi l’envers de cette humanité : les horreurs de la Shoah, les exécutions au bord des fosses." L’exposition de Liège, à la demande de la commissaire Régine Rémon, montrera aussi ces dessins et lavis dans toute une salle.

"Mes peintures sur plastique que je fais depuis plus de vingt ans sont une suite à cela, c’est l’humain vu de tout près, sur un détail, l’épiderme encore mais sous une autre forme. Les tensions et torsions en tous sens font écho aux plis et aux rides, aux creux et aspérités de la peau."

Derrière son bureau, un grand tableau à l’huile d’il y a vingt ans a les couleurs de la chair, d’un détail douloureux de la peau, une brûlure, une cicatrice.

"Pendant la guerre, je n’ai évité la déportation et la mort que par un hasard extravagant. A 15 ans, je fus enfermé dans un centre pénitencier pour enfants où on plaçait les juifs délinquants. J’y ai attrapé une pleurésie et un infirmier a voulu me violer. J’ai cassé une chaise sur sa tête, et j’ai appris alors la rafle à venir et qu’on allait partir pour Drancy. Avec deux camarades, nous nous sommes cachés sur les toits pendant deux jours et je suis parvenu à rejoindre ma famille cachée à la campagne. Depuis, les images de la Shoah et des autres génocides me reviennent sans cesse. Je dessine la nuit pour lutter contre mes insomnies et contre ces images. Je sais que l’homme est toujours capable du meilleur comme du pire. Je viens encore de découvrir un reportage sur la duplicité de certains Juifs américains qui se sont opposés à ce qu’on bombarde les trains allant vers Auschwitz, de peur que cela bouleverse leur vie à eux."

Eviter l’anecdotique

Ces grandes peintures abstraites, ces paysages mentaux, cette "peau" avec ses blessures parlent de l’indicible. Ses œuvres résistent aux mots et aux interprétations. Elles font l’expérience des limites de l’homme et de ses tentatives de se détacher de son destin charnel et mortel. "Grâce à l’abstraction, au hasard du plastique, j’évite l’anecdotique pour me focaliser vraiment sur l’éclatement, la douleur."

"Je veux laisser un témoignage comme l’ont fait Goya ou Delacroix, laisser des traces. Se centrer sur la peau, c’est approcher l’humain au plus près, voir ses stigmates, son histoire. Comme le dit Valéry, la peau est ce qu’il y a de plus profond en l’homme. Elle est une écriture qui parle de l’histoire d’un homme."

Il y a une trentaine d’années, Maurice Frydman prit un virage radical. Il abandonnait le figuratif et se consacrait entièrement aux possibilités découvertes dans le plastique, ce matériau pauvre.

"J’étais à Nîmes avec mon marchand parisien, Michel Luneau. La ville préparait la fête de la tauromachie où chacun accroche dans les rues de grandes peintures. Je peignais un drap, et j’avais recouvert le cadre de bois d’un film plastique protecteur. Et c’est alors, en retirant le drap, que j’ai découvert au dos, par hasard, toutes les formes laissées par les étirements et torsions du plastique, leur possibilité de restituer les couches successives de peinture. Plus besoin de châssis, de pinceaux, j’avais trouvé une manière plus lyrique, plus forte, plus spécifique d’exprimer ce que je voulais dire. Comme pour Hantaï, l’impondérable, le hasard sont un bouclier pour me tenir à distance d’un expressionnisme trop facile."

Les dangers de l’art contemporain

Avec ses creux et ses rides, la peinture de Maurice Frydman, tantôt sur draps, tantôt directement avec la matrice plastique, peut être tridimensionnelle. Il étend d’ailleurs sa technique pour créer des installations : des "forêts" de stalactites et stalagmites, ou des colonnes couvertes de plastique tiré et peint qui attrapent et réfléchissent la lumière.

Il a découvert la force de la sérialité d’un motif en Egypte, avec la répétition des motifs sur les colonnes des temples.

Simon Hantaï, déçu des critiques reçues, ne voulant plus participer à ce qu’il ressentait comme une évolution négative d’un système où dominaient la spéculation financière et le détournement par rapport à la fonction essentielle de l’œuvre d’art, choisit un jour le silence. Et sa retraite dura 26 ans, jusqu’à sa mort en 2008. "Je ne le suis pas dans cette retraite, mais je partage sa vision du marketing de l’art contemporain. L’artiste n’est pris au sérieux que s’il bénéficie d’un phénomène d’accréditation par une grande galerie ou un grand collectionneur. Cela permet à certains de passer de l’ombre à la lumière, mais d’autres, s’ils ne sont pas accrédités, n’existent pas."

Maurice Frydman s’y connaît en marketing. Il dirigea avec succès son agence de publicité "Impact", jusqu’il y a vingt ans. Il abandonna alors ce métier en même temps qu’il virait vers l’abstraction. "Je devais passer mon temps à me justifier de faire ces deux activités à la fois : la publicité et l’art."

"L’art a toujours été un univers protégé par les puissants de ce monde. C’était vrai à la Renaissance. Sans le Pape, Michel-Ange n’aurait rien fait. Cela reste vrai aujourd’hui où l’art garde la même fonction. Ce sont les grosses fortunes qui détiennent les clés qui permettent à certains artistes de tenir le haut du pavé. Je me considère comme un artiste marginal."


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