Les collections muséales constituent un patrimoine à préserver et une sorte de mémoire du temps, une richesse à exploiter, à travers laquelle on peut percevoir les évolutions avec le recul du temps. En consacrant une exposition à la peinture à travers une sélection d’œuvres de sa collection, le musée de Gand aborde avec pertinence un des aspects de l’art les plus sensibles de la seconde moitié du XXe siècle et trace un parcours qui vient bien à point au moment où la pratique, qui a connu de violentes tempêtes, se montre à nouveau entre tradition, voire passéisme, modernité et contemporanéité. La peinture n’en a pas fini avec elle-même, ni les artistes avec elle !

L’impossible définition

La peinture a résisté à tous les assauts et y résistera encore. Plus personne aujourd’hui n’en doute, pas même ceux qui l’ont longtemps écartée pour de mauvaises et fausses raisons. Est-elle pourtant destinée à rester figée et immuable ? Evidemment non ! Comme toute pratique, elle évolue au contact des réalités matérielles nouvelles, des expérimentations, des conduites inédites, des conceptions revues, de concepts, parfois de révisions, voire de retours et d’extensions qui la prennent en compte autant qu’elles la mettent à l’épreuve, sinon en cause. Honorée ou maltraitée, poussée au-delà de ses limites naturelles, résurgente, elle s’est offert de nouveaux horizons qui n’ont sans doute pas fini de s’élargir, de nous surprendre et de nous étonner.

La conception de l’exposition - qui n’est pas chronologique, ni thématique - montre ces allers-retours incessants, ces rejets et ces intégrations, ces confrontations. Dont l’une des moindres ne fut pas le choc entre abstraction et figuration dans un essai constant de dépassement ou de fusion, et dont une autre se situe entre le dogme conceptuel, le verdict du sens obligatoire et la prépondérance du sensible, voire de l’inconscient.

La pluralité

Quelques citations d’artistes mettent particulièrement bien en exergue la difficulté, l’impossibilité même, de définir la peinture une fois pour toutes et selon une seule conception. Car sa force, sa spécificité, son irréductible singularité, résident précisément dans ce refus de se laisser enfermer. En posant simplement face à face deux œuvres de l’expo, par exemple une peinture d’Evelyne Axell et une gouache d’Henri Michaux, on peut évaluer la distance infinie qui les réunit et les différencie à la fois !

Actuellement, plusieurs accrochages de collections muséales ou ouvrages d’art reconsidèrent l’histoire de l’art telle qu’elle nous est le plus généralement présentée, soit chronologiquement, soit selon une succession de mouvements, et dominée par des têtes d’affiche.

Le propos de la présente expo n’est nullement celui-là, il s’agit de montrer, hors chronologie et autres classements systématiques, la pluralité de la peinture dans son aventure de la seconde moitié du XXe siècle sans aucune prétention à l’exhaustivité. En cela, elle est parfaitement réussie et ouvre des portes aux multiples approches potentielles, même si certaines œuvres sont évidemment plus convaincantes que d’autres. Pour ces dernières, on appréciera surtout la part expérimentale, à l’instar de l’installation de Navid Nuur qui projette sur un mur l’image de la fonte en temps réel d’une glace esquimau… On est face à une abstraction éphémère, incontrôlable, ressemblant à une aquarelle fluide. Une image mouvante, en soi intéressante, mais qui ne représente pas un apport capital dans le traitement de la picturalité.

Du tableau à son concept

C’est un plaisir que de revisiter, de la sorte, cet incomparable foisonnement pictural dans lequel les artistes donnent le meilleur d’eux-mêmes.

Plaisir de revoir un Karel Appel fougueux, un portrait de femme de Marlène Dumas ou cet homme au carré, noir et dur, d’Antonio Saura. Mais aussi le duo d’écriture-peinture très enlevé de Van Anderlecht et Dypréau, une abstraction de Serge Poliakoff ou une autre plus lyrique de Karel Dierickx, un peintre qui devrait être redécouvert. Plaisir encore de se remémorer visuellement un excellent Bram Bogart de 1963 ou un surprenant Raoul De Keyser tachiste de 1991, sans laisser de côté le Leroy ou la ligne rouge et noire d’Amédée Cortier. Matiérisme sensuel et rigueur géométrique se côtoient avant que n’agissent des interventions dans lesquelles l’élément peint participe d’un concept et d’un contexte, comme chez Art & Language, Angel Vergara et sa vidéo du "Mystère Picasso", Tove Storch avec ses tissus translucides ou, immanquablement, dans la projection signée Marcel Broodthaers.


Re : Painted. Peinture de la collection. Smak, Citadelpark, 9000 Gand. Jusqu’au 27 avril. Du mardi au dimanche de 10h à 18h.