Envoyé spécial à Londres

Nous avons vécu en Belgique un automne chinois avec Europalia. A Londres, la très belle galerie Saatchi montre que l’art contemporain indien est tout aussi passionnant. Le "artoholic" comme se définit le collectionneur Charles Saatchi, continue ainsi ses expos thématiques à succès dans son nouveau, immense et superbe musée de Chelsea (entrée gratuite). Ses premières expos (sur l’art chinois et l’art proche oriental actuels) ont attiré un million de visiteurs au total ! Cette fois, Saatchi montre les Indiens qu’il achète et affectionne, sous le titre martial de "L’empire contre-attaque".

Si on englobe parfois la Chine et l’Inde dans une même "Chinindia", on se rend vite compte dans les grandes salles très aérées de Chelsea que ce sont deux arts bien différents. Certes, la "vague indienne", aussi puissante d’ailleurs en cinéma et littérature (formidables romans de Tarun Tejpal ou Suketu Metha) ressemble à celle de la Chine par ses œuvres narratives, littérales, ses grandes installations, sa force d’impact et d’immédiateté. L’économie des deux pays a explosé en parallèle dans les années 90, avec la libéralisation (en Inde, les mesures du gouvernement Singh), créant à la fois des grandes inégalités sociales et un marché pour l’art contemporain.

Les artistes, qui ont vite assimilé les codes de l’art actuel, ont développé une grande créativité, relayée par l’intérêt de grands collectionneurs internationaux. Mais malgré cela, tous ces artistes indiens restent avant tout profondément ancrés dans leur histoire récente, si riche, complexe, douloureuse de tensions sociales et religieuses. Il faut donc un peu plus de contextualisation que pour les artistes chinois mais l’effort en vaut la peine car la manière avec laquelle ces artistes expriment les nœuds de la société indienne est très percutante.

Les 26 artistes présentés témoignent bien de cette complexité. Beaucoup vivent à New York ou Londres. Il y a presque autant de femmes que d’hommes (peu d’expos européennes peuvent en dire autant). Ces artistes sont d’origine hindoue comme musulmane ou même pakistanaise.

Parmi eux, on trouve les stars. Et avant tout, Subodh Gupta dont le crâne géant fait de récipients en alu, trônait à l’entrée du musée de François Pinault à Venise. Gupta qui avait enchanté Lille en 2006 avec une énorme accumulation de pots dans une église. Il y a aussi le prolifique Jitish Kallat. A l’entrée de chez Saatchi, un mur sans fin est couvert de 4500 lettres formées d’os humains en fibre de verre, formant le discours de Gandhi lors d’une marche de protestation en 1930. Les os expriment la violence et la mort futures incluses déjà dans ce discours de paix. Dans une autre salle, il montre deux grandes peintures acrylique avec des visages d’enfants cachant les rayons du soleil. Mais leurs chevelures sont les détritus des slums de Bombay où ils vivent. Il présente aussi une sculpture géante d’un enfant des rues de Bombay, vendant des livres qu’il ne sait pas lire, recouvert de plomb noir qui laisse les traces noires de la misère sur tout visiteur qui le touche. Il y a aussi Pushpamala, une femme qui parle de l’indianité et de la question féministe à la manière de Cindy Sherman, par des photos sépia d’elle dans des poses anthropologiques du début du XXe siècle. Ou encore Atul Dodiya qui dans des peintures subtiles, interroge l’art moderne et son articulation avec une Inde plongée dans le même temps dans les affres du XXe siècle.

"Bien sûr, nous sommes très politiques, explique Chitra Ganesh, qui dans des BD ou des photos, interroge les mythes de l’Inde et les rôles sexuels de manière iconoclaste. Un pays grand comme un continent, avec tant de tensions, ne peut que générer ça." Reena Saini Kallat peint des portraits d’Hindous laissant sortir de leur bouche un nuage qui a la forme du Cachemire déchiré et avec, à l’avant, une armoire remplie d’armes postiches en plâtre formant une bouche et des dents !

La force de ces artistes est formidable et vaut largement une visite. Comme ce chameau bien réel et empaillé, plié dans une valise géante et dénonçant l’arabisation du Pakistan !

"The empire strikes back : Indian art today" à la galerie Saatchi à Chelsea, à Londres, jusqu’au 7 mai. Rens. : www.visitbritain.be