La sublime chapelle de Louise Bourgeois

Guy Duplat Publié le - Mis à jour le

Arts et Expos Évocation

Claude Lorent, dans "La Libre" de mercredi, a rendu un bel hommage à Louise Bourgeois, disparue mardi à 98 ans. Artiste majeure du XXe siècle à l’instar de Picasso ou Bacon, une femme de surcroît, avec une créativité sans cesse renouvelée jusqu’au plus grand âge et qui a su, en parlant de ses névroses les plus intimes, toucher un universel et nous émouvoir. A l’instar de ce qu’a fait Pina Bausch, une autre grande dame, dans le domaine de la danse.

Rarement une artiste procure tant d’émotions. Pour s’en convaincre, on peut se souvenir de la grande araignée, maternelle et castratrice, qui fut placée un temps au-dessus de la tombe d’Ensor à Ostende pour le festival Beaufort. Il est dommage que la ville n’ait pu conserver cette œuvre magique et trouver les 3 millions de dollars réclamés par l’artiste. Mais il faut surtout se rendre l’été dans la chapelle de Bonnieux, un village des collines du Lubéron. En contrebas du village se trouve le couvent d’O, ou du moins ce qu’il en reste. Un beau parc, des pierres anciennes, devenu une riche propriété privée comprenant une chapelle construite par les récollets et Guillaume de Rouille en 1605 et qui, après la Révolution, servit de grange pendant deux siècles jusqu’à ce que son nouveau propriétaire la rachète, la désacralise et la rénove. Un intérieur tout blanc, avec les restes d’une mangeoire et des anneaux où on attachait les animaux. Une grande pureté de lignes et une lumière diffuse et douce.

Le banquier et amateur d’art Jean-Claude Meyer, propriétaire du lieu, connaissait Louise Bourgeois qui lui proposa de concevoir tout le mobilier de la chapelle. Même si Louise Bourgeois, vieille dame indigne, mutine et révoltée, n’était sans doute pas croyante, on est saisi par la vraie spiritualité qui se dégage de cette chapelle ouverte en 2004 et par l’émotion intime qu’elle suscite. Une chapelle qui - faut-il le préciser ? - n’est plus utilisée religieusement. Mark Rothko aussi avait réalisé ce défi en créant sa chapelle à Houston, aux Etats-Unis, avec ses grands tableaux noirs et méditatifs.

Comme Claude Lorent le rappelait, Louise Bourgeois avait reçu depuis moins de 30 ans seulement la consécration que son talent méritait. Son œuvre singulière mêle les formes d’expression et les types de matériaux: dessins, sculptures, installations, marbre, tissus, tapisseries, bronze, pierre, comme si elle devait explorer toutes les facettes de la matière pour exorciser ce qui la travaille. Car tout chez elle part de son traumatisme familial: un père qui coucha durant des années avec la fille au pair qui gardait les enfants, sous le regard complice de la mère. Elle trouva le repos apparent en se mariant et en s’exilant aux Etats-Unis en 1938, à New York. Mais dans son œuvre, sa vie revient sans cesse: la maison transformée en mère ou l’araignée image encore de la mère tentaculaire qui tisse sa toile (sa mère était tapissière). Ses sculptures sont sexualisées, le corps y est morcelé, découpé. La maternité y est interrogée comme le rapport entre les sexes. Louise Bourgeois pratique un art profondément subjectif, ancré sur ses exigences intimes, mais elle atteint l’universel par la force étrange des objets et dessins qu’elle crée, et par la tendresse douloureuse qui souvent se mêle à ses évocations et rejoint nos propres mystères.

On retrouve tout cela dans la chapelle de Bonnieux, que nous avions visitée en 2005. Et d’abord, dans le chœur vide et blanc de l’église, une croix. Toute simple, toute forte. Une barre métallique verticale sur laquelle est fixé un bras à l’horizontal. Un bras vieux, souffrant. Au bout, d’un côté, une main serrée, contractée par la souffrance et la volonté; de l’autre, une main ouverte, celle du don comme du relâchement. Tout est résumé dans cette œuvre simple et témoin du sort de l’humanité qui cumule la douleur et le don.

A l’entrée de l’église, Louise Bourgeois a imaginé un étonnant bénitier (à moins qu’il ne s’agisse de fonds baptismaux) en marbre rose de Carrare. L’intérieur est garni de gros seins maternels (des saints ?), presque des mamelles d’animaux. La main peut s’y glisser. L’eau est absente, le contact est à la fois sensuel et glacé. Signe de la naissance, de l’enfantement, de la mère nourricière, de l’entrée au monde. Le long d’un mur, une petite araignée de bronze comme Louise Bourgeois en a fait tant et qui rappelle à nouveau la mère qui tisse sa toile jusqu’à étouffer ses enfants.

Le long d’un pilier, l’artiste a imaginé une Vierge à l’enfant. Elle est réalisée en tissus roses cousus, une figure grossièrement ébauchée mais tragique, douloureuse, qui tient amoureusement son enfant comme si elle savait déjà qu’il allait subir le scandale de la mort. La Vierge est recouverte d’un voile blanc ancien et le tout est enfermé dans une cloche de verre. Le confessionnal est la pièce la plus importante et la plus compliquée. Elle se présente comme une cellule (une "cell" chère à Louise Bourgeois) grillagée. Un côté pour le prêtre, l’autre pour le pêcheur. Sur le pourtour de la grille, les mots "résurrection, rédemption, réparation, restauration, réconciliation" qui se lisent aussi bien en anglais qu’en français.

Côté prêtre, un émouvant Christ de tissu blanc, frustre. Une chaise basse recouverte d’une tapisserie à l’ancienne (encore une allusion aux tapisseries de la mère). Et au-dessus de la chaise, une ouverture ronde et bleue, image du ciel vers lequel aspire le prêtre. Côté pécheur, un prie-Dieu plus bas, recouvert lui aussi d’une tapisserie et au-dessus, un miroir, signe de l’introspection et de l’interrogation sur l’âme. Le long du grillage, deux paires de mains superposées, comme des envolées de cathédrales, comme chez Rodin.

Le propriétaire a eu l’idée formidable de permettre quelques semaines par an à des visiteurs de venir admirer ce travail. Même s’il aspire pour le reste à la tranquillité qu’appelle ce lieu superbe du Lubéron.

Guy Duplat

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