Mercredi, sera dévoilée à la presse la 55e édition de la Biennale d’art de Venise, la plus ancienne et la plus symbolique des Biennales. Et samedi, le grand public pourra découvrir à son tour la grande exposition thématique des Giardini et de l’Arsenale et les 88 pavillons nationaux (un record !). Parmi cette offre pléthorique, le pavillon belge devrait émerger. Berlinde De Bruyckere, l’artiste gantoise choisie par la Communauté flamande pour nous représenter, a voulu laisser la surprise jusqu’au dernier moment.

Le beau pavillon belge Art Deco est devenu une chapelle romane, un socle, pour une unique sculpture. On entre par une porte latérale, les petites salles qui entourent la salle centrale sont laissées vides. On est plongé dans une grande pénombre et il faut vingt secondes pour distinguer l’œuvre. Les murs sont noircis et patinés comme les venelles de Venise. Un grand corps est déposé qui fait toute la longueur de la pièce. Un saint Sébastien couché, mais dont le corps est fait de troncs d’arbres et dont la blessure laisse couler non pas du sang mais des branches. Le corps s’est métamorphosé dans le grand orme de l’atelier de Berlinde de Bruyckere tombé une nuit d’orage. Elle a fait des moulages en cire de l’arbre et de ses branches, et les a peints dans les couleurs de la chair et du sang. Elle assemble les pièces, les cautérise, les noue, les fait reposer sur des coussins anciens, comme pour reposer leur souffrance. Saint Sébastien qui, explique-t-elle, est représenté 64 fois dans les églises de Venise car ce fut le saint invoqué pour se protéger de la peste, un saint qui malgré la douleur de la flèche, n’affiche aucune émotion (lire notre interview de Berlinde De Bruyckere le 23 mars).

Lettre à Coetzee

On ne découvrira l’œuvre que mercredi, mais dans une lettre à Coetzee, le prix Nobel de littérature sud-africain, habitant l’Australie, qu’elle a choisi comme commissaire, elle cherche à définir son projet par des mots : "Cher John, cherchant comment intégrer le personnage de saint Sébastien à mon travail, j’ai soudainement aperçu cette corporéité dans le mouvement de l’orme. L’arbre abîmé, dépouillé de toutes les branches qui faisaient obstacle à la parfaite clôture d’un champ. En d’autres termes : un corps dépouillé de ses bras et jambes, sans défense, forcé d’entrer dans un carcan pour satisfaire la volonté d’autrui. La lutte pour s’échapper de ce carcan est visible dans la forme de l’arbre. Partout où des branches ont été élaguées, on aperçoit des traces. Les blessures sont devenues des cicatrices. Ailleurs, l’écorce a été abîmée. Là où elle a disparu surgissent des surfaces très sensuelles, une peau nue. Saint Sébastien devenu arbre, au lieu d’être supplicié contre un arbre. La puissance retenue de l’arbre, qui m’a immédiatement fait penser aussi à un phallus géant, se prolonge sous la forme d’une éjaculation faite d’arbres morts plus fins. Eros et Thanatos redevenus un. L’image doit exprimer la soumission, l’acceptation. Pour le montrer, je coucherai l’arbre et les branches sur des coussins, faits de couvertures et draps qui renvoient eux-mêmes à l’idée d’un lit. Et qui fonctionnent de ce fait comme des éléments "atténuants" [ ]. Le titre de mon travail, je le trouve toujours approprié pour la nouvelle version. "Kreupelhout", bois boiteux, bois à brûler. Être boiteux. Hommage à la secrète beauté qui s’y cache."

Ces lettres font partie d’un livre édité à cette occasion par le Fonds Mercator.

Au Smak aussi

Pour cette œuvre unique, Berlinde De Bruyckere et son équipe ont travaillé neuf mois pleins avec une équipe du Smak, le musée de Gand. Philippe Van Cauteren, directeur du Smak et commissaire adjoint aux côtés de Coetzee, souligne l’importance de l’investissement dans ce travail dont le coût dépasse largement la subvention de la Communauté flamande. "Quand on pénétrera dans le pavillon, on sera hors de la Biennale, dans un espace en dehors du temps et du lieu, comme dans une église romane. Très contemporain, mais aussi avec un temps comme détaché."

Philippe Van Cauteren présentera cette œuvre au Smak, en septembre 2014, pour une grande rétrospective Berlinde De Bruyckere qui montrera les liens entre les étapes de son travail, depuis les couvertures du début et les chevaux morts, jusqu’à ces corps déformés, en cire, qui sont bouleversants d’émotion. "Ces dernières années, dit-il, Berlinde De Bruyckere a exposé partout dans le monde mais jamais vraiment chez nous à l’exception d’une petite contribution à l’expo Cranach à Bozar . Il était temps de faire une rétrospective en Belgique."

Berlinde De Bruyckere ne sera pas la seule Belge à l’honneur. Dans l’exposition centrale (lire ci-dessous), on retrouvera les sublimes marines de Thierry De Cordier, les machines singulières de Patrick Van Caeckenbergh (après sa rétrospective au musée M de Leuven), les films de Jos De Gruyter et Harald Thys et, surprise, les magnifiques photographies du Wallon Norbert Ghisoland (1878-1939). La commissaire du pavillon australien est belge, Catherine de Zegher, qui fut directrice du Drawing center à New York et commissaire de la Biennale de Sidney. La Communauté française sera présente, mais en dehors de la Biennale officielle, avec le projet de l’ASBL (Sic) de résidence d’artistes et avec "Wunderkammer", l’expo épatante qu’Antonio Nardone avait présentée au Botanique et qui revient ici au Palazzo Widmann. Le marchand et galeriste anversois Axel Vervoordt sera à nouveau au Palazzo Fortuny, mais avec une expo Tapiès. Marin Kasimir propose une triple exposition (dont une à la Fondation Wilmotte). Mais il est très marri de ne pas avoir reçu de subventions de la Communauté française pour cet ambitieux projet.