ENVOYÉ SPÉCIAL À AMSTERDAM

C'est le moment fort du 400e anniversaire de la naissance de Rembrandt. Au musée Van Gogh, sont réunis pour la première fois trente immenses chefs-d'oeuvre de deux grands artistes du clair-obscur : La Caravage (1573-1610) et Rembrandt (1606-1669), deux génies révolutionnaires et novateurs. Le musée Van Gogh a réussi à faire venir ces tableaux des plus grands musées du monde. L'occasion est donc unique de voir le face-à- face passionnant entre les deux hommes. Auparavant, il fallait aller au Rijksmuseum et à l'Ermitage, à St-Petersbourg, pour admirer les Rembrandt, et se rendre à Rome pour traquer les Caravage dans les églises et les musées.

Ils ne se sont jamais connus

Beaucoup, pourtant, oppose les deux peintres. Ils ne se sont jamais connus. Le Caravage est mort quand Rembrandt n'avait que 4 ans. Rembrandt n'a jamais quitté Leyden et Amsterdam et n'a jamais voyagé en Italie. Il n'a jamais pu admirer de toiles du Caravage mais il fut en contact avec les tableaux des «caravagistes» du nord de l'Europe. Le Caravage est un homme du Sud, de la Méditerranée, des contrastes violents d'ombres et de lumières, un catholique de la Contre-Réforme dont les tableaux ornaient les églises et les maisons des princes et cardinaux. Rembrandt est du Nord, où la lumière est plus feutrée, où le protestantisme règne. Ses tableaux sont destinés aux maisons des riches commerçants. Si la peinture du Caravage est très lisse, celle de Rembrandt est pétrie d'empâtements sur lesquels diffracte la lumière.

Et pourtant, les deux sont faits de la même fibre. Ils ont innové en rejetant les arrière-plans anecdotiques pour les noircir et centrer le regard sur les figures savamment mises en scène et spectaculairement sculptées par la lumière, des attitudes de metteurs en scène. Ils ont surtout innové en peignant les hommes et femmes de tous les jours, les gens du peuple, les vieux, les pauvres, les prostituées, rejetant la peinture de cour, les nobles et les beautés factices. Rembrandt jeune était fasciné par les visages des vieux. Le Caravage était attentif aux mendiants. Tous deux cherchaient la part de l'ombre, de la souffrance, des secrets des êtres. Cela les porta tous les deux vers les marges de la peinture officielle. Le Caravage mourra fugitif, Rembrandt s'éteindra, rejeté par les bourgeois qui n'aimaient plus ses portraits «pas ressemblants».

Le musée Van Gogh confronte deux tableaux ultimes, à la vérité humaine bouleversante, de ces deux géants: «La fiancée juive», si émouvante que Van Gogh expliqua qu'il était resté quinze jours devant ce tableau, et «Le martyre de Ste-Ursule» du Caravage. Chez les deux, les coups de pinceau sont rapides, amples, allant à l'essentiel, des exercices somptueux de peinture pure et jouissive. Chez Le Caravage, la lumière glisse sur les visages gris, jusqu'à la sainte percée par la flèche. Chez les deux, la vérité des êtres est tout intérieure.

Le bébé pissant

L'exposition est sobrement et joliment mise en scène par l'architecte français Jean-Michel Wilmotte, même si les foules qui s'y presseront empêcheront de goûter à toute l'émotion des tableaux. L'expo est organisée autour de 12 face-à-face. «Samson aveuglé par les Philistins» du maître d'Amsterdam répond au meurtre d'Holopherne par Judith. Deux «saintes familles» se font face, celle du Caravage venue du Metropolitan est sublime avec les visages mélancoliques de la Vierge et du Christ comme s'ils savaient le martyre à venir. Saskia, la femme de Rembrandt habillée en Flore, cohabite avec l'émouvante Madeleine du Caravage, petite fille pauvre des rues de Rome. «Le reniement de Pierre» répond à «L'arrestation du Christ», où Le Caravage fait rouler la lumière sur les armures noires des soldats jusqu'à embraser le baiser mortel entre Jésus et Judas. Deux portraits de notables se font face avant d'arriver aux plus grands chefs-d'oeuvre. Les deux «Sacrifices d'Isaac» tout d'abord, si dramatiques, et si différents; le formidable Rembrandt de la lutte entre Jacob et l'ange. Et puis, les portraits de deux enfants: le jeune Titus à son banc, exercice magistral de couleurs, face à un jeune diable piqué par un lézard, gamin ambigu du Caravage. Un jeune homme tout aussi ambigu tient une corbeille de fleurs à côté de Saskia, à nouveau peinte en Flore.

On arrive alors au face-à-face de «La Fiancée» et du «Martyre», pour terminer par d'audacieuses confrontations: l'«Omnia vincit» du Caravage, gamin léger et érotique, et «L'enlèvement de Ganymède», peint par Rembrandt comme un hideux bébé hurlant emporté par un aigle et qui pisse au centre de la toile. Belle audace aussi d'opposer le Saint-Jérôme à sa table de la galerie Borghèse à Bethsabée dans son bain. Que peut-il y avoir entre le vieillard anachorète et la belle nue et potelée? Si ce n'est le regard intérieur, la vérité des âmes, la mélancolie du temps qui passe et de la vanité des choses. L'expo se termine alors par «Le festin de Balthazar» de Rembrandt face aux «Pèlerins d'Emmaüs». Chez Le Caravage, la révélation subite que c'est le Christ à leur table fait bondir les pauvres hères. Tandis que Rembrandt peint le Roi épouvanté de voir la main de Dieu dessiner dans les nuages.

L'expo a tant de mérites qu'il faut chasser l'idée d'un match de boxe où il faudrait coûte que coûte choisir entre les deux comme nous y invite par exemple l'audioguide (très bon par ailleurs, et en français). Demande-t-on de choisir entre son père ou sa mère? Les deux peintres sont si différents, si ce n'est leur génie novateur. Parfois, on préfère la puissance si directe du Caravage avant de changer d'avis devant l'intériorité et la palette de Rembrandt. Choisir l'un serait rejeter l'autre: un crime.

«Rembrandt-Caravaggio», jusqu'au 18 juin, au musée Van Gogh à Amsterdam. Tous les jours de 10h à 18h, vendredi jusqu'à 22h. Billets en prévente à la Fnac.

© La Libre Belgique 2006