La peinture de Rembrandt, "La leçon d’anatomie du Docteur Nicolaas Tulp", n’est pas uniquement intéressante sur le plan pictural dans la force du contraste symbolique entre les vivants et le mort, entre le noir dominant et la blancheur cadavérique. Elle est aussi une œuvre majeure, car elle montre la place de la science dans la société hollandaise progressiste du XVIIe siècle. La pratique de la dissection du corps humain, régulée très strictement par la guilde des chirurgiens, ne s’adresse pas exclusivement aux praticiens, puisque le public pouvait assister à ces rares séances dans le Théâtre Anatomicum où l’opération était effectuée. Cette atteinte physique au corps humain, pratiquée exclusivement sur des cadavres de condamnés à mort, n’indique pas seulement la mise en pratique d’une recherche de vérité scientifique par voie empirique, elle est tout autant un positionnement par rapport à l’emprise toujours très forte des préceptes bibliques et religieux par rapport au corps. Ces tableaux sont donc aussi les signes d’une libération et d’une autonomie de plus en plus effective entre sciences et croyances.

L’exposition, construite autour de cette peinture, réunit pour la première fois les dix tableaux hollandais de l’époque traitant du même sujet. Il ne s’agit pas de variantes, au contraire, ce sont d’autres interprétations de peintres moins célèbres, mais qui montrent néanmoins que le sujet est une préoccupation commune, que le fait n’est pas exceptionnel et que l’exploration médicale se porte sur toutes les parties corporelles, y compris le cerveau comme en atteste un autre Rembrandt, "La leçon d’anatomie du Docteur Jan Deijman" de 1656. A cet ensemble pictural, se joignent des instruments chirurgicaux de l’époque ainsi que des documents et quelques exemples de prélèvements anatomiques en provenance notamment du cabinet de curiosités du docteur Frederik Ruysel, acheté par Pierre le Grand de Russie, et conservés à Saint-Petersbourg.

Le second volet de l’exposition est consacré à la permanence du sujet dans l’art contemporain à travers quelques pièces représentatives de la diversité des approches et dans un élargissement du thème, puisqu’un Fontana lacéré ne se réfère pas seulement au corps humain, mais aussi à celui de la peinture ! Participation exemplaire de Francis Bacon qui rend comme personne les tourments physiques et psychologiques liés à la corporalité, excellente réalisation vidéo de Mona Hatoum, bien sûr, le corps cadavérique traité non sans morbidité par Berlinde de Bruyckere et, inévitablement, les installations relatives à la maladie et à la mort clinique de Damien Hirst.

Le corps photographié

Conjointement, plusieurs expositions, principalement de photographie, abordent la représentation du corps humain, des portraits aux nus, des situations sociales aux phantasmes, des mises en scène aux clichés pris sur le vif. Sujet inépuisable, le corps humain a constamment été l’objet d’un intérêt de la part des artistes qui voient généralement, à travers les images, bien davantage qu’une représentation, une tentative de dépassement pour sonder l’identité, les comportements, la personnalité, les rapports à l’intime ou au paraître, et percer le mystère de la complexité de soi (autoportrait) et des autres. Issues de la collection muséale, une trentaine de photos portent sur l’image du corps vue par le réalisme parfois cru de Boris Mikhailov, ou au contraire par l’apprêt d’un Craigie Horsfield, à travers la noirceur emblématique d’un Dirk Braeckman, ou la pleine lumière du naturalisme captée par Jock Struges.

Une expo monographique est réservée à plus de cent portraits photographiques de trente années de pratique de Koos Breukel (La Haye, 1962) où se mélangent des anonymes et des célébrités. A travers ces impressions en noir et blanc, il parcourt les étapes de la vie de la naissance à la mort, comme dans un album de famille, sans rien épargner. Une œuvre de grande qualité, touchante et juste, dont l’effet miroir est indéniable. Outre une présentation d’œuvres des lauréats du Prix Vincent parmi lesquels on compte Eija-Liisa Athila, Pawel Althamer, Deimantus Narkevicius, Néo Rauch et Wilhem Sasnal, le musée de la photo présente une assez fabuleuse rétrospective de l’œuvre photographique de Frans Zwartjes (Alkmaar, 1927), un artiste plus connu en tant que performeur et cinéaste, auteur de films expérimentaux qui mettent en scène des personnages décalés, dans des fictions sans récit véritable où la charge érotique est puissante. Ses photographies, réalisées en relation directe avec les films, montrent les actrices ou sa propre épouse, comme prises au piège de jeux de pouvoir implicitement sexuels dans lesquels peuvent interférer la cruauté ou l’hystérie. Des œuvres dont il est dit qu’elles "investiguent dans la psyché humaine à travers les corps féminins".


La leçon d’anatomie de Rembrandt à Damien Hirst" et "Lichaam als beeld" (Le corps comme image). Gemeente Museum, Stadhouderslaan, 41, 2517 La Haye. Du mardi au dimanche de 11h à 17h.

Koos Breukel. "Me We - The Circle of Life". Jusqu’au 12 janvier. Frans Zwartjes. "The Holy Family". Jusqu’au 19 janvier. GEM, musée d’art actuel et Fotomuseum, Stadhouderslaan, 43, 2517 La Haye. Jusqu’au 12 janvier. Du mardi au dimanche de 12h à 18h.