Cette seule œuvre vaut déjà le voyage. Elle occupe entièrement le grand "couloir" de 45 m de long qui se trouve au centre du Mac’s et qui est difficile à faire vivre. On y voit la pièce très impressionnante de Giuseppe Penone. Le sol est entièrement couvert de peaux et, sur ce parterre qui sent bon le cuir, est déposé, tel un gigantesque animal dressé sur ses multiples pattes, un arbre de 43 m de long. Penone a coupé ce sapin centenaire dans la vallée des Merveilles au nord de l’Italie. Il en a élagué les bouts des branches et il a coupé le tronc en deux dans le sens de la longueur, plaçant les deux parties nez à nez, comme deux mains qui se touchent presque et il a vidé tout l’intérieur de l’arbre, ne laissant que les cernes extérieures. Il a en quelque sorte sorti l’arbre tel qu’il était il y a 80 ans pour ne laisser que sa "peau" la plus ancienne. Et à l’intérieur, dans le creux créé, il a fait couler la résine, le sang, la sève brune, huileuse. Il fallait, bien sûr, couper l’œuvre en plusieurs morceaux et, à chaque "intersection", il a laissé une trace de son corps dans la terre cuite : la main, la tête, les doigts. Penone est entré dans l’arbre.

Tout le travail de Penone est bien résumé par cette œuvre impressionnante, telle que Laurent Busine, le directeur du Mac’s, les aime (il avait déjà montré des pièces monumentales de Kapoor, De Dominicis et Boltanski).

Penone fait partie du mouvement italien de l’Arte Povera, qui, luttant contre le Pop art et d’autres mouvements "marchands", se recentra sur des matériaux a priori pauvres pris directement dans la nature. Mais, contrairement à Mario Merz et aux autres, Penone est toujours resté proche de la terre, des feuilles, des arbres, de la pulsation des choses. Il provient des campagnes du Nord et cela se sent. Il interroge notre trace dans la nature et les lois qui la relient à nous. Sans cesse, il met en rapport notre peau et la nervure des feuilles, ou les lignes de nos pouces et les cercles de croissance des arbres. Il montre avec des œuvres d’une grande beauté le temps qui passe, la croissance, le devenir, l’infini.

En 1969, à 22 ans, il écrivait (Penone est un poète multipliant les écrits) : "La volonté d’un rapport d’égalité entre moi-même et les choses, est à l’origine de mon travail. L’homme n’est pas spectateur ou acteur, il est simplement nature." On retrouve au Mac’s sa série-manifeste de photos, "Renverser ses yeux", qu’il réalisa en 1970, à 23 ans, où il se photographie avec, sur les yeux, des lentilles opaques en forme de miroirs reflétant la vue devant lui. L’artiste ne voit rien, sa vision est intérieure, mais le monde entier se reflète dans ses yeux. Lorsqu’il a placé sa main sur le tronc d’un arbre, prolongé ensuite par une main en bronze, il montre plusieurs années plus tard comment l’arbre avait retenu ce geste et avait grandi en gardant la marque de l’homme. Dans deux superbes sculptures dans la première salle, on voit d’abord un ensemble de feuilles ou un buisson de brindilles en bronze, mais, à y regarder mieux, la trace du visage d’un homme s’y dessine, qui respire par des poumons en feuilles d’or. Le mariage est étroit entre la nature, l’homme qui l’habite et la main de l’artiste symbolisée par le bronze.

Ses "tableaux" aussi créent un lien direct entre la chair même de l’homme et la nature végétale ou minérale. Il projette des images de sa peau sur des grandes toiles noires (3m x 4m) et dessine au graphite (crayon) les irrégularités. De loin, dans la dernière salle du musée, on pense ne voir que des monochromes noirs mais, en s’approchant, on distingue le labyrinthe infini de nos cellules dans les couleurs métalliques du graphite. "Convaincu que le paysage est chargé de signes inscrits dans la mémoire des matières végétales, organiques et minérales, il tend dans ses œuvres à révéler une présence humaine."

Penone est un mystique de la nature, un poète qui nous aide, dans un monde devenu artificiel, à retrouver ce rapport physique avec une nature qui, un jour, nous engloutira à nouveau dans son grand cycle. L’expo du Mac’s complète bien celle du travail de Penone, excellente aussi, qui a eu lieu cet été, au musée De Pont, à Tilburg, au nord d’Anvers.

Dans le jardin du Mac’s, Penone a placé une fontaine-arbre et, dans le parc voisin, il a offert à Laurent Busine un jardin de pierres qui restera à Hornu, avec une union intime entre des arbres qui grandiront encore et des pierres qui rappellent le passé industriel et minier du site.

Même le livre/catalogue édité à cette occasion est superbe, avec une reproduction de 6 m de long (avec le verso) de l’œuvre phare. Et avec ce beau texte du poète yiddish Moische Kulbak : "Un arbre que voit-il en rêve ? Je suis moi-même un arbre, et dans mon rêve il y a toi."

Giuseppe Penone, jusqu’au 13 février, de 10 à 18h, fermé le lundi.