Borgerhout, un quartier d'Anvers habité par les immigrés marocains. C'est là que Jan Fabre a aménagé son quartier général, le Troubleyn/laboratorium. Il rêvait d'aller dans ces rues où il est né en 1958, à deux pas de la maison où son père et sa mère (Helena Troubleyn) vivaient encore il y a peu. Il reconnaît encore dans le quartier des gens qu'il avait jadis croisés. Avec son air d'éternel adolescent et ses grandes ambitions culturelles, il a présenté les lieux à la presse avant la fête d'ouverture de ce week-end qui réunira de nombreux artistes et le groupe Zita Zwoon. La semaine dernière déjà, il avait ouvert pour le quartier ce creuset de recherche artistique et de création multidisciplinaire, donnant sur la rue par un étroit couloir, et plus de 500 voisins étaient venus voir.

Sang de porc

Le Troubleyn/laboratorium abrite toutes ses activités sauf son atelier d'artiste, qui est son jardin secret au nord d'Anvers, un lieu où même la reine Paola, qui raffole de son travail, n'a pas pu aller. À Borgerhout, il loge Troubleyn, sa compagnie de danse, avec une salle de répétition, un atelier de décors et une grande salle de spectacle dotée d'une scène de 17 mètres de large qu'il prêtera aussi à des amis artistes qui cherchent un lieu à Anvers. Il y loge aussi les bureaux de sa société en arts plastiques "Angelos". Il a installé là des ateliers d'artistes invités. Déjà des jeunes créateurs comme Maria Stamenkovic et "Label Cedania" y ont préparé pendant plusieurs semaines leurs nouveaux spectacles présentés ensuite au Monty à Anvers.

"C'est un lieu d'expérimentation sur le corps et la langue, explique Jan Fabre, un endroit qui crée un climat, où tous les locaux, toutes les disciplines, tous les gens se croisent. Un lieu où les artistes ont le temps de chercher et d'expérimenter sans être pris par les exigences de productivité des théâtres".

Les vastes locaux (1 900 m2) proviennent d'un théâtre désaffecté (le Ring Theater) et d'une école abandonnée. Dans les bureaux de Troubleyn, on retrouve les anciens tableaux de classe. L'architecte Jan Dekeyser a rénové le lieu avec un budget très limité. "À côté des parties en verre et métal, j'ai laissé beaucoup brut, pour des raisons financières mais aussi parce que ce côté brut aide à la création. Une rénovation trop léchée empêche la créativité d'un laboratoire".

Jan Fabre a surtout demandé à 31 artistes amis de créer par amitié, in situ une oeuvre liée à son travail sur le corps et à ses performances. Ainsi Marina Abramovic a recouvert les murs de la cuisine d'un texte écrit avec du sang de porc, donnant une recette d'exorcisme. Wim Delvoye a fixé sur une porte un heurtoir en bronze avec sa propre figure qui mord sur l'anneau. Romeo Castelluci a créé des tables de Moïse mais avec le mot "Onan", celui qui a laissé sa semence à la terre au lieu de féconder la femme, devenant le symbole de l'artiste. Guillaume Bijl a imaginé d'installer une vraie horloge pointeuse à l'entrée. Luc Tuymans a peint une partie du plafond de la salle de répétition avec des plaquettes de sang fortement agrandies, symbole du laboratoire et de la passion de Fabre pour le sang. Johan Muyle a placé son portrait de Jean-Pierre Verheggen avec la bouche articulée. Jan Lauwers a laissé une grande photo du "bazar" de son père. Impossible de tout citer ici, d'Orlan et Dirk Braeckman à Jan Van Imschoot et Luc Deleu. Les trous des murs sont remplis par des verres venus d'Afghanistan. Hugo Claus va peindre un mur. Et Matthew Barney (avec Björk), Bob Wilson, Carl De Keyzer et Thierry De Cordier doivent encore y créer leurs oeuvres.

Requiem à Salzbourg

Ces oeuvres servent d'environnement stimulant à Fabre et aux jeunes artistes invités - plasticiens, metteurs en scène, musiciens, philosophes, écrivains, etc. - qui peuvent pratiquer là, un mélange des genres que Fabre appelle de ses voeux et pratique lui-même, la "concilience".

Fabre a investi 2 millions d'euros pour rénover ce bâtiment en ruine avec l'aide de la Communauté flamande et de la ville d'Anvers. Il y prépare son grand spectacle "Requiem pour une métamorphose" qu'il créera cet été à Salzbourg avec deux expos, et ensuite à la Ruhrtriennale et à Vilnius, capitale européenne de la culture.

© La Libre Belgique 2007