Arts & Expos

Au premier regard, l’exposition de Petrit Halilaj au Wiels, a tout pour séduire l’œil. Sur tout un étage (rarement aussi bien utilisé), des animaux brun-noir “empaillés” sont disposés comme dans la nature : courant sur le sol, accrochés à une poutre, cachés dans un coin. Tout un bestiaire qu’on reconnaît sans peine : un loup, une belette, des hiboux alignés. Tout une faune poétique et presque tendrement placée sur de fines et très élégantes structures Art déco en laiton. Un matériau doré qui rappelle les matières chamaniques de Jozef Beuys comme le cuivre et le feutre.

Mais bien vite on voit que quelque chose de plus dramatique et politique doit s’y trouver. On rencontre de vieilles armoires de musées, abandonnées, usées par le temps et la négligence humaine. Elles deviennent reliques, objets d’art. Certains animaux apparaissent au fond de caissons cuivrés. Mais surtout, on voit que ces animaux ne sont pas empaillés mais sont des répliques faites de terre et d’excréments. La terre est, elle aussi, une matière alchimique transmutant la vie. Dieu n’a-t-il pas créé Adam à partir de la terre ?

Le paysage si poétique devient alors plus anxiogène. Les animaux pourraient avoir été figés par une pluie volcanique (comme les chiens de Pompéi) ou par une pluie nucléaire à Fukushima.

Explorer les caves

Il faut alors monter au dernier étage du Wiels et suivre le film réalisé par l’artiste kosovar. Il éclaire parfaitement sa démarche. Les animaux que l’on voit sont comme les restes du grand musée d’histoire naturelle de Pristina au Kosovo. Ce musée semblable à notre museum des sciences naturelles avait 1800 animaux empaillés, souvent présentés dans des dioramas comme on en voit dans nos musées. Il était riche d’une faune locale. Mais il fut la victime collatérale des guerres yougoslaves. En 2001, le gouvernement kosovar albanophone ordonnait de vider au plus vite les collections et de les enfouir dans les caves, dans des caisses de bois. Le musée devait devenir un nouveau musée destiné à raconter la nation kosovare. Un geste nationaliste pour conclure la longue guerre d’indépendance. La multiplication des espèces animales donnait place à l’unique vision de l’histoire du nationalisme kosovar.

Petrit Halilaj a demandé de rouvrir ces caisses dix ans plus tard. Et il y a découvert les restes des animaux en piteux état. On voit leurs corps rongés par les mites, pelés, pourris. Le film réalisé volontairement de manière chaotique, en caméra cachée, raconte comment ce travail archéologique sur le passé fut réalisé.

La plongée dans les caves du musée ressemble d’abord aux explorations de Blake et Mortimer au cœur de la grande Pyramide mais à l’ouverture des caisses et à l’apparition des “restes”, on pense plutôt à l’ouverture des charniers de Srebrenica.

Déjà La Fontaine

Le monde animal est ici la métaphore du monde humain. Comme il l’est depuis les fables d’Esope et celles de La Fontaine. Et en rendant hommage à ces animaux disparus, en les faisant renaître, c’est un peu un hommage à toutes les victimes de la guerre qu’Halilaj procède.

La métaphore est fertile. Tous ceux qui ont été au Kosovo ont pu voir partout des stèles à la gloire des martyrs de la guerre, près des restes d’églises ou de mosquées plastiqués. Les morts et les mausolées font partie du paysage du pays.

Au lieu de s’attaquer directement à la guerre et au passé, Petrit Halilaj exploite intelligemment cette analogie pour offrir une œuvre poétique et mélancolique, s’opposant aux folies nationalistes qui détruisent un patrimoine scientifique et muséal.

Petrit Halilaj est un tout jeune artiste de 27 ans. Il n’a pas connu toutes les étapes des guerres yougoslaves mais il en a bien expérimenté les conséquences fortes pour sa famille. Il a fui le Kosovo, encore enfant, pour l’Italie. Il habite à nouveau au Kosovo en même temps qu’à Bozzolo en Italie et à Berlin.

60 tonnes de terre

Tout son travail jusqu’à présent tourne autour de la guerre et du Kosovo, mais suivant des voies détournées. Sa question est : comment peut-on par l’art, représenter cette réalité qu’il a vécue ? Pour une exposition dans une galerie de Berlin, il a aménagé dans le local même de la galerie un véritable appartement pour y accueillir son père et lui faire croire que son fils vivait là. Et le père parti, les traces du passage du père faisaient partie de l’exposition.

Invité par sa galerie à exposer à Art Basel, il a choisi d’y amener 60 tonnes de terre creusée à l’endroit de la maison de son père, là où cette maison fut détruite par la guerre. L’œuvre à Bâle était un catafalque monumental de terre surmonté d’herbes, tandis que le pendant de l’œuvre était au Kosovo, sous la forme d’un trou monumental.

C’est lui aussi qui fut l’artiste choisi pour le premier pavillon du Kosovo à Venise lors de cette édition de la Biennale. Le Kosovo avait une petite salle dans l’Arsenal et Petrit Halilaj y a installé, à nouveau, de la terre du Kosovo avec des buissons denses de branchages. Il avait aménagé dans cet ensemble un petit chemin que les visiteurs, un par un, pouvaient emprunter pour regarder à travers un trou et voir deux oiseaux sur une branche et un cintre curieusement accroché à une racine. Le titre de l’expo au Wiels est “Poisoned by men in need of love” (empoisonné par des hommes en manque d’amour) et elle a été montée avec la commissaire Elena Filipovic.