Voilà un livre d’emblée nécessaire aux amoureux de Proust. Le peintre et critique d’art américain, Eric Karpeles, publie chez Thames & Hudson (en français), "Le musée imaginaire de Marcel Proust". Dans l’œuvre monumentale de l’écrivain, près de 200 œuvres de plus de cent peintres sont évoquées ou décrites. Eric Karpeles les a méticuleusement retrouvées, décrites et les reproduit chaque fois sur une page de droite avec sur la page de gauche, le texte extrait de "La recherche" et le contexte dans lequel le tableau apparaît. Dans une préface/étude, il analyse finement les rapports entre Proust et la peinture.

Le petit pan de mur jaune

Dans "La recherche", les trois grands arts sont représentés par des personnages emblématiques. La musique l’est par Vinteuil (et sa célèbre sonate), la littérature par le romancier Bergotte et la peinture par Elstir. Si le personnage de Vinteuil a été largement inspiré par César Franck et si celui de Bergotte le fut par Anatole France à qui Proust offrit, en guise d’admiration, le cadeau extravagant d’un dessin de Rubens, Elstir est le fruit de plusieurs influences. Eric Karpeles y voit celles de peintres que l’écrivain aimait comme Moreau, Degas, Turner, Renoir, Monet et Vuillard dont certains propos argotiques se retrouvent chez Elstir. Elstir dont le nom serait presque un anagramme de Whistler. Et si dans "La recherche", Elstir peint une botte d’asperges, un tel tableau fut peint par Manet.

Quand on évoque les liens entre Proust et la peinture, on pense d’abord au célèbre "petit pan de mur jaune" de "la vue de Delft" de Vermeer, exposé au Mauritshuis à La Haye. Dans le roman, l’écrivain Bergotte, souffrant d’une crise d’urémie, meurt devant ce tableau. Il avait tenu à le revoir, exposé à Paris, car un critique avait parlé de ce petit pan de mur jaune, à droite du tableau près de la porte de la ville et il ne le connaissait pas. Bergotte mourut devant le tableau en répétant : "Petit pan de mur jaune avec un auvent, petit pan de mur jaune." On peut mourir devant tant de beauté comme Stendhal put tomber malade devant la beauté de l’Italie.

Proust connaissait remarquablement l’histoire de l’art. Avant de fréquenter le gotha mondain à Cabourg et à Paris, il fréquenta assidûment le gotha artistique en arpentant sans cesse le Louvre. Il adorait les musées qu’il préférait aux reproductions qu’il avait bannies de son intérieur. Les murs de sa chambre d’asmathique où il mourut étaient vides.

"Grâce à l’art, au lieu de voir un seul monde, le nôtre, nous le voyons se multiplier, et autant qu’il y a d’artistes originaux, autant nous avons de mondes à notre disposition", écrit-il.

Ses peintres préférés étaient Mantegna (une œuvre maîtresse de Mantegna qui a disparu pendant la guerre est décrite dans "La recherche"), Rembrandt, Titien et Chardin dont il aimait la manière de transcender l’ordinaire : des verres, des fruits, des objets humbles renvoyant à l’essentiel comme chez Proust, la madeleine ou le pavé inégal. Mais son peintre préféré était Vermeer alors qu’à l’époque, le peintre n’était pas encore prisé comme aujourd’hui. "Vermeer et la mort de Bergotte expriment ce credo fondamental de Proust, écrit Karpeles, selon lequel la vie n’est rien et l’art est tout."

Mais dans cet amour de l’art, Proust, s’il suivit longtemps John Ruskin, s’en détacha à un moment, critiquant l’idolâtrie de Ruskin pour la beauté superficielle. "Le grand critique n’a pas été en mesure de voir que les séduisantes merveilles du monde extérieur distraient des vérités nécessaires qu’elles dissimulent."

Le premier tableau cité dans la recherche est de Corot et le dernier de Chardin.

La peinture servirait aussi à Proust d’objet transitionnel, au sens de la psychanalyse, entre les affects et le réel. Le livre montre la variété et la pertinence de son regard. Bref, un livre passionnant, autant d’art que de littérature.

"Le musée imaginaire de Marcel Proust" par Eric Karpeles, chez Thames & Hudson, 352 pp., env. : 32 euros.