Rarement un tableau a eu une telle importance dans l’histoire de l’art : "Un dimanche à la Grande Jatte", l’œuvre monumentale de Georges Seurat, présentée en 1886, fut une vraie révolution. Des personnages hiératiques dans l’ombre d’arbustes, une atmosphère calme, comme figée. Mais pour ce tableau, Seurat s’inspira des théories toutes récentes d’Eugène Chevreul qui expliquait physiquement l’impression des couleurs sur la rétine. Mélanger les couleurs sur la palette était une hérésie, mieux valait peindre en touches fragmentées avec une multitude de points de couleurs pures, complémentaires. La couleur se reformait dans l’œil par un mélange optique qui donnait une sensation lumineuse inconnue jusqu’alors.

Certains appellent le procédé "pointillisme". L’exposition qui s’ouvre à l’Espace ING, à Bruxelles, préfère l’appeler "néo-impressionnisme", suivant l’appellation que le critique Félix Fénéon lui donna le 1er septembre 1889 dans un article destiné à la revue bruxelloise "L’art moderne" sur le deuxième salon des indépendants.

Indianapolis

Ce tableau majeur, aujourd’hui au musée de Chicago, ne voyage plus. Mais Bruxelles bénéficie d’une exposition exceptionnelle sur l’héritage de cette toile dans le domaine du portrait. Un thème qui n’avait encore jamais donné lieu à une exposition spécifique. Et cela, grâce au musée d’Indianapolis, la grande ville américaine d’Indiana, en dessous de Chicago. Ce musée a pu constituer la plus belle collection néo-impressionniste, après celles d’Orsay et du Petit Palais de Genève. grâce à deux riches collectionneurs et donateurs américains, Carol Fesler et M. Holliday. Dans les années 40 pour l’un et les années 50-60 pour l’autre, ils achetèrent de nombreux tableaux "pointillistes" au moment où cette école n’était pas à la mode en Europe (on est triste que nos musées ne les aient pas acquises, mais c’est une autre histoire).

Au départ, il y eut quelques artistes qui entouraient Seurat : Charles Angrand, Henri-Edmond Cross, Albert Dubois-Pillet, Lucien Pissarro (le fils de Camille), Paul Signac et Achille Laugé, la révélation de cette exposition. Seurat les dépasse tous. Mais Georges Seurat meurt prématurément en 1891, à 32 ans. Et si le mouvement continua une dizaine d’années, il perdait sa locomotive. Il eut cependant une énorme postérité : le "divisionnisme" de Seurat évoluera vers l’éclatement des couleurs des Fauves, ou vers la force expressive des expressionnistes, et même vers la révolution des formes de Picasso. Les plus grands artistes du vingtième siècle eurent leur phase néo-impressionniste : de Mondrian à Malevitch, et de Van Gogh à Kandinsky.

Les Belges en force

L’exposition permet de découvrir l’énorme importance des Belges dans ce mouvement. L’exposition est, à ce titre, le complément indispensable d’une visite au nouveau musée Fin de siècle (au musée des Beaux-Arts) qui raconte le contexte (les chefs-d’œuvre néo-impressionnistes du musée des Beaux-Arts n’ont pu être prêtés à cette exposition).

Très vite, les néo-impressionnistes français arrivèrent à Bruxelles pour les expositions du groupe des XX d’Octave Maus. Si "La Grande Jatte" fut incomprise à Paris, en 1886, elle reçut un accueil enthousiaste à Bruxelles, un an plus tard, à l’invitation de Maus. Signac écrivit à Pissarro : "la toile de Seurat était invisible, impossible d’approcher tellement la foule était énorme".

Les peintres belges et Verhaeren s’enthousiasmèrent pour la technique de Seurat. Théo Van Rysselberghe (qui eut droit, en 2006, à une grande rétrospective au Palais des Beaux-Arts) et Henry Van de Velde dominent cette école belge qui, souvent, dépasse les Français.

Les néo-impressionnistes français firent surtout des paysages, estimant que le portrait, plus intimiste, ne convenait pas à cette technique. L’école belge, plus symboliste, fit de nombreux portraits montrés à l’expo, qui parviennent à exprimer les émotions intimes de leurs modèles. On retrouve ainsi, réunis de manière exceptionnelle, les trois portraits par Théo Van Rysselberghe, des sœurs Sèthe - Irma, Alice et Maria -, toutes trois grandes musiciennes. La dernière fut l’épouse d’Henry Van de Velde (Maria Sèthe devant l’harmonium). Henry Van de Velde réalisa des tableaux à la construction sophistiquée, comme ce portrait, quasi symboliste, d’une béguine devant sa fenêtre. L’expo permet de découvrir aussi le beau portrait du Père Briart lisant au jardin, par Van de Velde.

Georges Lemmen est une autre vedette de l’expo avec le beau double portrait des deux sœurs Serruys. Il y a aussi Georges Morren avec son envoûtant "Dimanche après-midi, portrait", où l’on voit la figure figée d’une vieille dame seule devant sa fenêtre fermée.

Si le néo-impressionnisme a pu se maintenir pendant plus de dix ans après la mort de Seurat, pour finir par se transformer sous l’influence de Matisse et de Mondrian, c’est dû en grande partie à l’hospitalité initiale d’artistes et de collectionneurs de Bruxelles.

Guy Duplat

"To the point, le portrait néo-impressionniste". Espace ING, Bruxelles, jusqu’au 18 mai.