Arts et Expos Un algorithme peut-il produire de l’art ? Une toile à 432 500 $ alimente le débat.

Une toile créée par un logiciel d’intelligence artificielle est-elle une œuvre d’art ? L’enthousiasme suscité jeudi dernier par la première vente aux enchères d’un tableau créé par algorithme, adjugé 432 500 dollars, alimente plus que jamais le débat.

La toile, intitulée Portrait d’Edmond de Belamy, réalisée par le collectif français Obvious, a explosé l’estimation de la maison Christie’s, qui avait mis le curseur entre 7 000 et 10 000 dollars.

Le nom de l’acheteur, qui a participé à la vente par téléphone, n’a pas été révélé.

De loin, la toile, dans son cadre doré, ressemble à de nombreux portraits du XVIIIe ou du XIXe siècle, avec un homme représenté de trois-quarts, en veste noire et col blanc. De près, elle est intrigante : visage flou, inachevé, avec pour toute signature, en bas à droite, une formule mathématique.

Pierre Fautrel, l’un des trois membres d’Obvious, a expliqué avant la vente que le portrait a été conçu avec pour objectif de démocratiser la création via l’intelligence artificielle.

Pour réaliser cette toile, a-t-il indiqué, il a fallu nourrir un logiciel de 15 000 portraits classiques, du XIVe au XXe siècle, dit-il.

Le logiciel a ainsi appris à "comprendre les règles du portrait", selon lui. Grâce à un nouveau type d’algorithme développé par un chercheur de Google, Ian Goodfellow, il a ensuite généré lui-même une série de nouvelles images.

Les membres d’Obvious en ont choisi onze, composant la Famille Belamy, Belamy étant une traduction de Goodfellow, en hommage au chercheur.

Pour M. Fautrel, 25 ans, la démarche est clairement artistique. "Même si l’algorithme crée l’image, c’est nous qui avons l’intention", dit-il. "On s’en sert comme d’un outil, très puissant, avec peut-être une forme de créativité. Mais les gens qui ont décidé de faire ce sujet, c’est nous. Ceux qui ont décidé d’imprimer sur de la toile, de la signer d’une formule mathématique, de mettre un cadre en or, c’est nous."

Richard Lloyd, responsable des imprimés chez Christie’s, organisateur de la vente, a expliqué avoir lui même approché les membres d’Obvious, intrigué par leur travail, "pour alimenter la discussion", à une époque où de plus en plus d’artistes s’intéressent à l’intelligence artificielle.

C’est en partie pour cela que la toile avait été estimée entre 7 000 et 10 000 dollars seulement : "Pour que les gens la prennent au sérieux, sans être dissuadés", a-t-il expliqué à l’AFP.

Des œuvres qui vont "proliférer"

Son choix s’est porté sur un portrait de la famille Belamy car, comparée à d’autres créations de l’intelligence artificielle, la toile était "beaucoup plus proche de ce que nous produisons en tant qu’humains", a-t-il indiqué.

"J’ai pensé qu’on était d’une certaine façon à un tournant", a-t-il poursuivi. "En le faisant entrer chez Christie’s, à l’épicentre du monde de l’art traditionnel, on donnait une chance à tout le monde de se demander ensemble : Qu’est ce que ça veut dire ? Quelles sont les implications pour le monde de l’art ?"

Le débat ne fait que commencer, et beaucoup de questions juridiques, notamment, restent à trancher, a-t-il souligné. Le collectif en est-il l’auteur ? Est-ce l’algorithme ? Des droits d’auteur peuvent-ils être perçus pour sa reproduction ? Quelles que soient les réponses, la somme atteinte par le tableau jeudi est une excellente nouvelle pour Obvious, en mal de financement.