Le socle érigé en sculpture

Le socle érigé en sculpture
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Arts & Expos

Claude Lorent

Publié le - Mis à jour le

Parfaitement caractéristique des démarches réflexives sur l’art, la pratique sculpturale de Didier Vermeiren (Bruxelles, 1951), qui s’est aussi adonné à la photographie, s’est avérée marquante dès le milieu des années septante, soit pratiquement dès son avènement. Correspondant à un courant issu de l’art conceptuel, à une forme prisée d’autarcie artistique puisque concentrée sur l’art pour l’art, influencée par le minimalisme très présent à l’époque et recourant à des matériaux plutôt pauvres, sa pratique s’est rapidement portée sur la question du socle des sculptures dans l’histoire de l’art. Aujourd’hui, comme le montre l’exposition au musée Dhondt-Dhaenens, elle se poursuit dans cette veine tout en renouant avec l’approche sculpturale pour elle-même mais toujours dans sa relation au socle.

Le XXe siècle a remis en cause voire balayé la plupart des principes de la création artistique et ce, tous azimuts. Du côté sculptural, Duchamp, avec ses ready-made notamment mais aussi son Grand Verre, n’y fut pas étranger, tandis que d’autres, insistant sur la notion de situation dans l’espace, de pesanteur ou sur la monumentalité et le poids de leurs œuvres, les posaient également au sol. Une rupture de tradition puisque la sculpture, jusque-là, se juchait sur un socle. Fort de ce double constat, Didier Vermeiren s’est intéressé au socle au point de le transformer en sculpture autonome. Par la même occasion, il parlait d’une absence, celle de la sculpture traditionnelle, y compris la statuaire.

Outre une pièce rare de 1973, dont les plateaux carrés en terre cuite sont reliés par des cordes, étonnamment présentée au sol en la galerie Greta Meert, alors qu’en principe elle était à l’origine destinée à être suspendue au plafond, toutes les œuvres des deux expositions complémentaires sont des socles sculpturaux par lesquels on peut suivre le cheminement créatif de l’artiste. Conjuguant en fait les deux, l’œuvre échappe aux distinctions entre abstraction et figuration. En revanche, si elle ne recèle aucune fiction, la plupart des pièces ont une histoire. En effet, l’artiste ne se contente pas de proposer le socle en tant que sculpture à part entière, d’aspect géométrique, il en réfère à des socles existants d’œuvres plus ou moins connues, par exemple celui du "Baiser" ou du "Saint Jean-Baptiste" de Rodin. Par là, il établit une relation avec un lieu, en l’occurrence le musée Rodin de Meudon, et une œuvre, car ces socles étaient conçus précisément en fonction de la sculpture, et il indique aussi l’absence.

A partir de ces paramètres, il multiplie les propositions en modifiant les matériaux et attire dès lors l’attention sur l’importance et la singularité d’un support auquel on ne porte généralement pas attention. Celui-ci devient donc une figure quasi autonome qui s’offre une nouvelle personnalité spécifique et distinctive car un plâtre ne pourrait supporter une sculpture monumentale en bronze ! Ce n’est donc pas l’original ! Un bloc de fer, de la terre cuite, du bois à l’état brut ou traité, du tissu posé sur une structure, mais aussi du marbre ou du bronze, soit des matières traditionnellement sculpturales, constituent les matériaux les plus courants. Mais les variations ne s’arrêtent pas là : les socles décorés, les colonnes, peuvent aussi se superposer en tête bêche, le moulage peut montrer l’intérieur, il peut se multiplier et composer une nouvelle figure plus complexe ; dans les œuvres récentes, en bois, les strates et prolongements des panneaux, complexifient le propos en le modifiant, et l’on voit même réapparaître des volumes sculpturaux sur le socle comme si la boucle investigatrice, lentement, se bouclait ou se renouvelait. Ces pièces récentes sont d’ailleurs magnifiques ! Dans les deux ensembles on ne verra ni les chariots, sortes de socles évidés et sur roulettes, ni les photographies, à l’exception d’un photorelief de 2012 incluant d’une sculpture de 1973, mais la panoplie des propositions est néanmoins très large. Pour bien saisir le propos de l’artiste on ne manquera pas, au musée, un bloc de plâtre posé sur un bloc de polyuréthane (1986), en galerie un bloc de pierre de même dimension posé sur le même support. Le poids des uns et des autres, le poids de l’âge, se font sentir. Tout est soumis à pression, au temps, rien n’est immuable !

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