Envoyé spécial à Cologne

Le choc est grand. Les néoplatoniciens disaient qu'une lumière à travers un vitrail pouvait être une image de Dieu. Alors celui de Gerhard Richter est réussi. L'impression, à midi, quand le soleil donne sur le grand transept gauche, est magnifique. Le soleil fait miroiter les 11263 carreaux de verre colorés que Richter a composé pour son immense vitrail abstrait de 113 m2. Les couleurs rappellent celles des vitraux du Moyen-Age (Richter a choisi les couleurs de base des artisans verriers de jadis). On croirait un vitrail ancien "pixelisé". Et le chaos organisé des couleurs met en évidence l'architecture arachnéenne et la dentelle de pierre de la rosace.

Plusieurs artistes ont composé des vitraux contemporains : Chagall, Rouault, Albers, Matisse. En Belgique, Jean-Paul Emonds Alt et Marthe Wéry ont réalisé ceux de la Collégiale de Nivelles. A Conques, Pierre Soulages a créé les merveilleux vitraux qu'on connaît, sublimes de spritualité et de beauté pure.

Les bombes

Le défi pour Richter, sans doute le peintre contemporain le plus célèbre, était énorme. La cathédrale de Cologne est le monument préféré des Allemands. Lors de la dernière guerre, des bombes alliées ont soufflé les vitraux qui n'avaient pas été mis à l'abri. Ils ne furent remplacés que par un piètre verre transparent. Les autorités de la cathédrale approchèrent Richter (né à Dresde mais habitant Cologne) qui mit 4 ans pour ce travail inauguré le week-end dernier. Richter n'est pas rémunéré et le coût du vitrail (370000 euros) a été payé par 120000 donateurs.

Richter choisit d'emblée une oeuvre abstraite inspirée de "4 096 farben" ("4 096 couleurs") datant de 1974, un damier de couleurs. Il fit des tests en vraie grandeur à la cathédrale. Il créa un programme informatique pour générer toutes les combinaisons possibles de 72 couleurs de base qu'il reprend 72 fois. Il dit d'ailleurs que la composition finale tient de la chance. C'est l'ordinateur qui propose de manière aléatoire de multiples arrangements de couleurs parmi lesquels, il choisit (même s'il oriente un peu la machine en imposant des symétries et en organisant un peu le chaos).

Les 11263 carreaux colorés de 9,6 cm de côté sont assemblés sans bord de plomb qui auraient alourdi l'ensemble, mais avec des joints de silicone.

Le résultat dépasse largement les autres vitraux de la cathédrale, souvent du XIXe siècle. On croirait que ce vitrail est là de toute éternité. C'est la lumière qui triomphe.

Les autorités de la cathédrale de Reims ont déjà pris contact avec Richter pour qu'il réalise aussi un vitrail chez eux mais l'artiste a demandé d'abord d'analyser le résultat à Cologne.

Une expo au musée Ludwig, jusqu'au 13 janvier, explique la création du vitrail et présente des oeuvres de Richter dont les "4096 couleurs" et un grand "4900 couleurs" créé pour l'occasion. Richter et Soulages, sans doute des athées, ont cependant compris toute la spiritualité et la beauté de ces lieux religieux.