Beaucoup de fans de Lady Gaga auront sursauté en découvrant les visuels de son troisième album, "Artpop", qui vient de sortir, et beaucoup crieront peut-être qu’ils sont affreux car ils les désarçonneront. La star ne craint pas d’affronter ses fans en optant de plus en plus pour l’art contemporain. Les visuels de cet album sont en effet signés Jeff Koons, l’artiste fêté par les grands collectionneurs, seuls capables de payer ses prix : Christie’s vient de vendre un de ses "Balloon Dog" pour 55 millions de dollars.

Pour "Artpop", Koons a pris une série de photos de la star, nue, mais cachant ses seins sous une longue et sage chevelure blonde, et cachant son sexe par une balle bleue brillante comme les "Gazing Balls" que Koons vient de proposer à la galerie Gagosian.

La mort de Marat

L’image traitée, devenue aussi une sculpture, donne une Lady Gaga à la peau de nacre, objet sexuel mais irréel, mannequin de vitrine, renvoyant aussi dans d’autres images aux Vénus callipyges ou à "La Naissance de Vénus" de Botticelli. Le tout dans un environnement coloré très pop, Jeff Koons étant l’héritier contemporain du Pop Art. Si Lady Gaga a bien compris tout le parti qu’elle peut gagner à fréquenter les grands noms de l’art actuel, les artistes l’adorent aussi. Un phénomène à comparer, dans une tout autre esthétique, à la fascination qu’Isabelle Huppert a exercé et exerce toujours sur tous les grands photographes.

Robert Wilson, le grand metteur en scène et plasticien, que Paris fête pour l’instant au Louvre et au Festival d’automne, est aussi un fan du personnage Lady Gaga, devenue en elle-même une performance continuelle. Il a réalisé avec elle des photos où la star prend les poses de chefs-d’œuvre du Louvre. On la voit morte dans son bain comme Marat (ci-dessous), avec une ressemblance à couper le souffle. Bob Wilson expliquait au "Figaro" : " Lady Gaga est quelqu’un de très visuel. Comme nous le savons tous, elle est capable de changer de nature à une vitesse troublante. Elle a regardé encore et encore "La Mort de Marat" jusqu’à ce que ce phénomène l’emporte. Elle finit même par lui ressembler. Seule une grande actrice peut faire ça ."

Lady Gaga est aussi devenue une proche de Marina Abramovic, la plus grande performeuse de ces dernières décennies. L’artiste a tourné une vidéo avec Lady Gaga nue, pour vanter sa méthode de relaxation.

Dans ses shows, la chanteuse emprunte aussi aux arts plastiques et aux performances. Sa célèbre robe de viande crue de 23 kg de steak argentin est un remake de nombreuses performances en ce sens. Une artiste japonaise le fit dès les années 1960. Lady Gaga et son styliste se sont directement inspirés de la robe identique que fit l’artiste Jana Sterbak (qui participait cet été à la magnifique expo "Les Papesses" à Avignon). Jan Fabre, aussi, utilisa la viande crue pour recouvrir la façade du Musée des Beaux-Arts de Gand ou les jambes de ses danseurs. L’artiste chinois Zhang Huan, qui fit une mise en scène remarquée à la Monnaie, traversa Pékin, recouvert de viande rouge.

Lady Gaga reprit aussi les déformations du visage imaginées par Orlan (qui s’en plaignit). Dans son nouveau show, elle est habillée d’une robe volante, "Volantis", qui ressemble à s’y méprendre aux drôles de machines de Panamarenko.

"Made in Belgium"

Ce rapport entre rock et arts plastiques est constant. En Belgique aussi. "Everest", le dernier album des Girls in Hawaii, a sur sa pochette la reproduction d’un tableau magnifique de Thierry de Cordier, peignant la mer verte comme une montagne. Et il y a quelques années, dEUS et Tom Barman firent le choix d’un très beau dessin de Michael Borremans, autre artiste belge majeur.

Pour leurs clips, les chanteurs font également souvent appel aux plasticiens. Pour le grand retour de David Bowie, le clip fut réalisé par Tony Oursler qui bénéficie, pour l’instant, d’une très belle rétrospective au Mac’s au Grand Hornu. On se souvient aussi que Damien Hirst, l’autre pape de l’art contemporain avec Jeff Koons, du moins par les gains accumulés, réalisa un clip hilarant et formidable pour le groupe Blur.

Sans remonter à Toulouse-Lautrec qui dessinait les affiches des chanteuses de "caf-conc", et peignit La Goulue comme Koons, aujourd’hui, Lady Gaga, tout le monde se souvient des pochettes de disques de Warhol : pour les Stones, il fit "Sticky Fingers" avec sa fermeture éclair ; pour le Velvet, ce fut la célèbre banane ; et, en 1977, un portrait de John Lennon.

Ces liaisons fréquentes entre les arts dits populaires (pop et rock) et les arts dits traditionnels (arts plastiques) ont fait voler en éclats les frontières entre "high" et "low" culture. C’est une des caractéristiques de l’art après le Pop Art.