Les clichés d'Anny Duperey : des tirages qui ne sont pas dus au hasard

Rencontre : Marie-Anne Georges Publié le - Mis à jour le

Arts et Expos Comédienne et romancière à succès, Anny Duperey s’est aussi adonnée à la photographie. Une exposition et un livre illustrent le fruit de sa passion. 

Elle arrive le dos courbé, marchant lentement. Elle joue la comédie, bien sûr, ça la connaît. N’empêche, Anny Duperey sort épuisée d’une matinée promotionnelle qu’elle assimile à un marathon. Levée depuis 6h30, elle a enchaîné les interviews et sa dernière fut particulièrement pénible. Plus d’une heure à parler de tout sauf de ses photos. Pourtant, le prétexte de sa venue à Bruxelles est un accrochage, à la librairie Chapitre XII, de quarante-huit tirages en noir et blanc de ses propres clichés.

Elle se ressaisit vite, tout sourire, radieuse dans ses habits colorés. Monique Toussaint qui tient la librairie sise le long des étangs d’Ixelles et possède, depuis toujours le sens de l’accueil, a préparé en toute simplicité le déjeuner. Bœuf-champignons et pommes de terre au four trônent sur la table. Au milieu, une bouteille de rouge, un Saint-Joseph.

Son premier modèle, sa sœur cadette

On retrouve Anny Duperey à l’heure du café pour échanger sur cette passion qui remonte au début des années 70 et qui l’a habitée durant 20 ans. Que ses photos encadrées fassent l’objet d’une exposition et soient suspendues à des cimaises en France, en Belgique et bientôt en Suisse, elle le doit à un ami qui lui a demandé de les ressortir pour inaugurer un lieu artistique dans son village en Corrèze. "Il avait eu l’occasion de voir et d’apprécier certaines photos, chez moi, alors que j’étais en train de les numériser." Cette numérisation doit être quasi la seule concession qu’Anny Duperey a accordée à cette nouvelle technologie. Son appareil photo, qu’elle vient de faire réviser, est un Leicaflex SL2 à cellule incorporée. On peut l’admirer en dernière page du livre Les photos d’Anny, récemment publié, une suggestion de son éditeur, lui aussi tombé sous le charme du travail artistique de la comédienne et romancière à succès. L’argentique repose sur un sac, prêt à reprendre du service.

Le premier modèle d’Anny Duperey fut sa sœur Pitou, de huit ans sa cadette. Alors qu’on tourne les pages et qu’on s’arrête sur certains clichés, Anny Duperey commente : "Cette photo de ma sœur est terrible. Je vois tout, là. Son œil vague, ses ongles rongés." Patricia a 12 ans sur la photo et elle est venue rejoindre Anny pour vivre avec elle à Paris. "Elle avait cinq mois lorsque j’ai trouvé nos parents morts, asphyxiés, dans cette maison neuve - et mal finie - où nous avions emménagé depuis peu" écrit Anny Duperey dans son nouvel ouvrage. Cette tragédie, elle l’a mise en mots sensibles dans "Le Voile noir", paru en 1992. Anny et Patricia ont été élevées séparément. "Pour des raisons financières et familiales aussi. Chaque famille avait perdu qui son fils qui sa fille. Mes parents avaient 32 ans. C’était un drame épouvantable. Pourquoi une des familles aurait eu les deux enfants ?" se demande Anny Duperey tout en précisant qu’aujourd’hui, une loi conseille "dans la mesure du possible" de ne pas séparer les frère et sœur. Dans la foulée, elle commente "le possible est rarement possible".

Isabelle Adjani © Anny Duperey

Portraits d’amis acteurs et actrices

Les photos d’Anny, ce sont aussi de beaux portraits de certains de ses amis acteurs et actrices qui s’étaient rendu compte qu’elle ne faisait pas de si mauvais clichés . Pour pas cher, en outre, puisqu’elle le faisait gracieusement ! "J’ai fait réviser mon appareil et je vais vous confier que j’ai même réalisé une pellicule. Pour constater que, si par exemple, j’avais envie de refaire des portraits d’amis comme j’ai pu en faire dans mon atelier que j’avais à Montparnasse, ce ne serait pas possible dans mon nouveau chez moi. Car il n’y a pas une bonne lumière. Pour autant que je veuille travailler avec la lumière naturelle. Soit, je les fais ailleurs, soit, j’investis dans des réflecteurs", rigole-t-elle.

Marie Dubois, Francis Perrin, Isabelle Adjani, Laurent Terzieff, Jacques Weber, Bernard Giraudeau (qui fut le père de ses enfants Gaël et Sara) sont quelques-uns des beaux visages au noir et blanc intense et équilibré que l’on croise au fil des pages. Mais Anny Duperey n’a pas fait que régler manuellement son appareil et appuyé sur le déclencheur, elle a aussi très rapidement installé un labo dans sa salle de bain. Il faut la lire ou l’entendre raconter ses (més)aventures. Comme celle de faire progresser la pellicule à une allure d’escargot sur la roue crantée de la cuve Paterson, le tout dans le noir total !

Dans les pas de son père

Anny Duperey assure qu’à l’époque elle n’a pas eu véritablement conscience de mettre ses pas dans ceux de son père Lucien Legras, photographe professionnel, en s’adonnant à ce hobby. "Une seule fois, j’eus un choc qui me ramena à lui", écrit-elle. C’était au tout début de son expérience de développement quand, après avoir versé le fixateur, elle s’arrêta, brusquement, bouleversée par l’odeur de l’hyposulfite, son principal composant. Sa madeleine de Proust à elle !

Elle raconte qu’elle a 40 ans quand elle se décide à enfin regarder les photos de son père dont elle avait fait faire des tirages, après que les négatifs eurent dormi dans le tiroir de "la commode sarcophage" comme elle l’avait surnommée. Une photo, dans son livre, est légendée "Un mur sur le port de La Rochelle". Anny Duperey l’a complétée d’un "cette photo, mon père ne l’aurait pas reniée…" "J’aimais beaucoup ses photos à la limite de l’abstraction. C’était vraiment son style à lui. Une comme celle de ce mur, qui n’était pas vraiment plaisant, il a fait presque la même."

Anny Duperey à la librairie Chapitre XII © Didier Bauweraerts

"J'aime bien travailler en commun"

Que vous a apporté le metteur en scène Jean-Louis Barrault ?

Énormément. On s’entendait admirablement. Il avait, quelque part, une approche circassienne. En tant que mime, il avait beaucoup travaillé avec le corps, cela me parlait à moi qui étais danseuse. Il avait une approche à la fois intellectuelle, très élaborée, et en même temps, dans le travail, il pouvait se révéler complètement instinctif, et très physique. Il avait "piqué" l’excès chez moi. Il aimait bien m’employer dans des rôles fantaisistes ou tragiques. En tout cas, dans l’excès et cela m’allait très bien.

Qu’ont en commun toutes ces disciplines où vous vous êtes déployée : le théâtre, le cinéma, la peinture, l’écriture, la photo ?

L’écriture était la base. Pour la comédie, ce qui l’a emporté, indubitablement, ce sont les copains. C’est pour cela que je suis une bonne femme de troupe. J’aime bien travailler en commun. Chose qui n’était pas possible aux beaux-arts, chacun étant seul devant sa toile ou devant son bloc de glaise. Ce type de travail, promis à la solitude, devait un peu m’effrayer.

Percevez-vous une différence entre vos publics ?

Cela dépend. Tout se mélange, un petit peu. En fait, la série télé, c’est très mélangé parce qu’elle est sortie exactement en même temps que Le voile noir. Il y a eu une configuration dont je n’arrive pas à penser qu’elle est due au hasard. Le lendemain du jour où je rends mon livre, Joël Santoni me propose Une famille formidable et j’apprends qu’il a été orphelin au même âge que moi. Y’a un truc, tout cela était trop bien organisé. C’est là où on va au mystère.

Vous parlez d’atavisme. Votre grand-père était projectionniste, votre père photographe, vous avez également pratiqué la photo et maintenant, c’est votre fille Sara qui s’est mise à filmer…

Sara vient de réaliser un court métrage. Avant la diffusion sur Arte de son film sur les clowns dans les hôpitaux, elle était interviewée. A un moment, on lui demande qu’elle est le bonheur qu’elle a découvert dernièrement. Elle a répondu : "cadrer". (rires) Y’a quand même un truc de famille, non ?

Photo © Anny Duperey

Points de repère

  • 28 juin 1947 Naissance à Rouen d’Anny Legras.
  • Théâtre : A joué dans plus de 25 pièces, notamment sous la direction de Jean-Louis Barrault (Isabella Morra d’André Pieyre de Mandiargues - 1974).
  • Cinéma : A tourné dans plus de 40 films. Premier grand rôle dans Sous le signe de Monte-Cristo (1968), scène cultissime dans un parking souterrain avec Jean Rochefort dans Un éléphant ça trompe énormément(1976).
  • Littérature : A publié une dizaine d’ouvrages dont plusieurs à caractère autobiographique. Premier roman, L’Admiroir (1976). Le voile noir (1992). Les chats de hasard (1999).
  • Série télévisée : A tenu plus de 30 rôles pour la télévision. Une famille formidable (1992-2018).
  • Récompenses : Officier de la Légion d’honneur. César de la meilleure actrice dans un second rôle pour Un éléphant… (1977). Cinq Molière de la comédienne. Deux Sept d’or.


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