Arts & Expos

Paul Klee (1879-1940) joua un rôle de premier ordre dans l’émergence de l’Art moderne, aux côtés de Kandinsky, Moholy-Nagy ou Gropius, dont il était le collègue au Bauhaus. Il fut connu comme artiste mais aussi comme théoricien de l’art et comme professeur. On rapporte que les visiteurs affluaient à l’école du Bauhaus non pour les cours, mais pour voir Klee.

Ce qui frappe chez lui, c’est la grande variété des techniques utilisées et l’invention continuelle dont il a fait preuve tout au long de sa vie. Il était formidable dessinateur, mais tout autant un coloriste et un aquarelliste très fin. Il était aussi musicien comme l’ont montré, ces dernières années, deux passionnantes expos à Bozar et à la Cité de la musique à Paris. Il commençait chaque journée en jouant sur son violon, un Testore de 1702.

Sa richesse d’imagination en fait un découvreur de merveilles. Son art, d’apparence simple, est nimbé de tensions, de poésie et de mystères, traquant sans cesse l’énigme du réel. Résultat : Klee se retrouve aujourd’hui autant sur des posters pour chambres à coucher que chez les théoriciens de l’art. Inclassable, il est la fantaisie et la rigueur, la recherche et la spontanéité.

Le grand mérite de cette rétrospective qui s’ouvre à la Tate Modern de Londres - bien conçue, aérée, chronologique - est de mettre la lumière sur la rigueur de ses recherches continuelles, même quand il prônait la "créativité spontanée" et la ligne du dessin "comme une promenade". L’exposition est rythmée par des dates et, chaque fois, un nouveau champ d’exploration pour l’artiste. Chris Dercon, directeur de la Tate, veut ainsi nuancer la phrase de Walter Benjamin qui parlait de Klee comme d’un "rêveur solitaire". Mais Klee, rappelle Dercon, disait : "Je ne veux pas représenter l’homme tel qu’il est, mais seulement comment il pourrait être". "Une des raisons pour lesquelles l’œuvre de Klee continue tant à fasciner et à provoquer, dit-il, est sa croyance dans le pouvoir transformateur de la création et dans ses multiples possibilités."

"Je suis peintre"

La plupart des œuvres présentées sont des petits formats et souvent des aquarelles : dessins faussement naïfs sur fonds de couleurs mêlées, damiers de couleurs, paysages synthétisés, etc. On est frappé par la diversité d’approche : le dessin d’abord, mi-enfantin, mi-caricatural, comme celui de Grosz. Klee toute sa vie flirta sur la mince ligne entre l’abstraction et la figuration, refusant autant la "nouvelle objectivité" que les dogmes de Kandinsky et de Mondrian, pour suivre son propre chemin créatif et fantaisiste. Il faut admirer la beauté subtile de ses dessins avec une grande économie de moyens. Lisez bien les titres des œuvres qui sont chaque fois comme une couche supplémentaire à l’œuvre. Klee était aussi un fabuleux coloriste, surtout après son voyage en Tunisie en 1914 et sa rencontre avec Robert Delaunay dont la théorie des couleurs l’influença profondément. "La couleur me tient, je n’ai plus à la chercher. Elle me possède, je le sais. Voilà le sens du moment heureux : la couleur et moi sommes un. Je suis peintre."

Ses peintures à la fin de sa vie, lorsqu’il souffre d’une maladie incurable de la peau (la sclérodermie), atteignent une sobriété magnifique mais les couleurs s’assombrissent alors. Même s’il n’aborde que très rarement et de manière détournée la guerre de 14, la montée du nazisme qui lui coûta son poste au Bauhaus et le chassa en Suisse, ou la terrible maladie qui entraîna sa mort prématurée en 1940, on sent ses préoccupations à travers ses dernières couleurs mauves ou brunâtres, ce "corps démembré" qu’il peint ou l’œuvre "Fear" (crainte) avec un œil perdu poursuivi par des flèches et qui signe l’horreur qui l’entoure.

"Le musée de nos rêves"

Beaucoup de ses amis peintres étaient morts au front en 14-18 (August Macke, Franz Marc) et Klee échappa par miracle aux tranchées, choisissant d’une certaine manière l’abstraction pour prendre ses distances par rapport à ce monde en guerre. Les Nazis décrétèrent son art "dégénéré" et le forcèrent à s’exiler en Suisse. Son marchand, Alfred Fleichtein, était juif et poursuivi. Klee disait dès 1930 : "Je ne peux abandonner mon point de vue qu’un étranger ou un juif ne sont en rien inférieurs aux Allemands de souche, sinon je me couvrirais de ridicule. Je préfère attirer les foudres que de devenir la figure tragicomique de celui qui veut séduire le pouvoir."

L’expo montre bien cette variété dans l’œuvre, avec des résultats divers, plus anecdotiques parfois, ou alors, magnifiques comme ce dessin aquarellé avec un fœtus semblant flotter, ou ses tableaux de l’époque du Bauhaus avec des rythmes (liés à son âme de musicien) qui montrent comme des paysages ("Pastorale" "Nuages", "Tempêtes"), ou "Clarification", ce chef-d’œuvre pointilliste où brille une fine lune. Cette créativité incessante pour dire nos rêves humains, se retrouve encore dans "Assyrian Game", par exemple.

Aragon disait de Klee pour sa première expo à Paris : "Le grand peintre de Weimar a la légèreté, la grâce, l’esprit, le charme, la finesse. On ne sait si on préfère la délicatesse des aquarelles ou l’inventivité incessante de ses dessins." Le surréaliste René Crevel ajoutait : "Le travail de Klee est un musée complet de nos rêves, le seul musée qui n’aura jamais de poussières."

Klee, né près de Berne, en 1879, d’un professeur de musique et d’une chanteuse, se vit d’abord musicien et resta toute sa vie un excellent violoniste (un instrument qu’il jouait depuis qu’il avait 6 ans). Il épousa la pianiste Lily Stumpf. Ses goûts musicaux étaient très classiques (Bach et Mozart). Son père, despote domestique, voulait qu’il devienne musicien; il choisit la peinture, découvrant en 1910 des Picasso exposés à Munich. En 1911, il rencontrait Kandinsky et rejoignit avec lui les expressionnistes de Der Blaue Reiter. Dès le départ, il suggère d’intégrer les formes marginales d’art : l’art ethnographique, l’art des enfants ou des malades mentaux.

L’excitation de Colomb

Klee fut, de 1920 à 1930, professeur au Bauhaus. Ce fut aussi sa période la plus prolifique, comme on le constate à la Tate. Le peintre Jankel Adler, de passage à Weimar, témoignait : "Je n’avais jamais vu un peintre aussi créatif. Il irradie comme un soleil. Son visage était celui d’un homme qui sait à propos du jour et de la nuit, du ciel, de la mer, de l’air. Il n’en parlait pas, il devait trouver un signe, une couleur, une forme, pour le dire avec chaque fois, l’excitation de Colomb découvrant un nouveau continent."

L’épitaphe qu’il avait demandé de placer sur sa tombe est restée célèbre : "Je réside aussi bien chez les morts que chez les êtres qui ne sont pas encore nés. Un peu plus proche du cœur de la création qu’il n’est habituel. Et cependant pas autant que je le souhaiterais."

Pour la dernière expo, qu’il préparait avant sa mort, Klee avait rajouté in extremis un dessin de deux fleurs, qui clôture l’expo. Comme pour vaincre les ténèbres de la guerre et de la maladie.

Paul Klee, "Making visible", Tate Modern, Londres, jusqu’au 9 mars. Avec Eurostar, Londres n’est qu’à deux heures de Bruxelles, avec des trains quasi toutes les heures.