Nathalie Obadia surprenait notre curiosité en exposant la Brugeoise. Elle remet le couvert deux ans après : mystère et attraits amplifiés.

Heureuses et bienvenues les expositions, trop rares, qui vous mettent l’intelligence et la sensibilité en vrille ! En appel d’introspections conjuguées au monde qui s’en vient à vous. En appel d’identité. Le monde de Sophie Kuijken est tout sauf anodin. Il nous met en demeure de tabler sur un prétendu passé pour mieux percer des évidences contemporaines en points de suspension.

La démarche de Kuijken est très actuelle - d’une féroce actualité - alors que d’aucuns, trop futilement prompts sur la balle ou à mille lieues des vérités sous-jacentes, iraient jusqu’à prendre ses portraits pour des résurgences d’un art des temps anciens. Aux Renaissants et à leurs suiveurs plus ou moins maniéristes, Sophie Kuijken prend un toucher du pinceau et un art du portrait qui s’embarrassent de couches d’huile et de glacis répétés pour provoquer une distorsion voulue dans l’effigie qui en ressort. Ce qui crée l’image énigmatique : dans quelle réalité sommes-nous transposés ? Ce n’est pas tout cependant. Cet art est loin d’être simple, simpliste ou démodé : c’est sur internet, que l’artiste puise ses portraits. Des bribes de portraits qui, chez elle, se confondent en une seule émergence !

Portraits transfigurés

Car ces portraits, elle ne prend jamais tels qu’ils lui apparaissent. Beaucoup plus subtil : elle les mélange avec d’autres et tout cela grâce aux technologies. Les portraits de Sophie Kuijken ne sont donc les portraits de personne en particulier. Ils sont la somme des particularités d’une foule de gens qui nous ressemblent et, partant, nous interpellent.

© We Document Art

Si la Brugeoise, apparue sur la scène il y a six ans, après vingt ans d’ouvrage obstiné dans l’intimité de l’atelier d’où rien de rien n’était sorti, rencontre si bien nos questionnements et incompréhensions dans un monde barbare, désœuvré et individualiste à outrance, la raison en est simple : elle brouille nos attendus. Elle brouille aussi les pistes ! Rien ne devrait apparaître plus éloigné de nos attentes que les portraits de Kuijken. Or, il n’en est point de plus intrigants que les siens ! Qu’ils apparaissent par visages en très gros plan, par portraits frontaux de pied en cap ou par poses alanguies, ils ont tous une attitude, apparemment désinvolte et détachée, qui fourmille de sous-entendus. Et non seulement, il y a les attitudes, mais il y a aussi les regards, les poses, l’habillement, les objets incongrus à leurs côtés. Il y a en eux un surplus d’intentions qui, loin de les fragiliser, nous les impose emplis de questionnements.

L’identité en question

Sophie Kuijken joue sa partition sur l’intrigue, le non-dit. Et c’est remarquable ! L’aléatoire y règne alors qu’au niveau purement pictural, tout semble précis comme du papier à musique. Tout réglé au détail près. Sa peinture lisse est bouleversante par sa somme de points de suspension. Il y a de tout dans cette peinture qui vous fixe : des regards perçants, alors qu’en apparence absents. Des couleurs qui jubilent par contrastes évocateurs. Des vêtements d’une amplitude emplie de plis et dérives. Des déformations qu’irriguent les astuces plastiques et mentales. L’identité en joue, il n’entre pas dans nos intentions de vous décrire ces tableaux à clés multiples. Il vous revient d’en saisir ambiguïtés, surprises, délicatesses. D’en goûter le nectar puissant, profond !

On ne peut se désolidariser des icônes de Sophie Kuijken…


Bio express

Née à Bruges en 1965, diplômée à Gand en 1988. Découverte en 2011 au Musée Dhondt-Dhaenens, à Deurle. 2013, "XXH" au Musée du Dr Guislain, Gand. 2014 : Galerie Obadia, Bruxelles; Fondation Francès, Senlis; 2015 : Centre de Maasmechelen et Art Brussels (Obadia). 2016 : "Portraits bourgeois" au Musée d’Ixelles.


Infos pratiques

Galerie Nathalie Obadia , 8, rue Charles Decoster, 1050 Bruxelles. Jusqu’au 23 juillet, du mardi au vendredi, de 10 à 18h; le samedi, de 12 à 18h. Infos : 02.648.14.05 et www.nathalieobadia.com