Arts et Expos

rencontre

Wim Delvoye vient de faire irruption dans la presse grand public. Ceux qui connaissent mal ce grand artiste contemporain, célèbre à travers le monde, furent surpris qu'il ait acheté le château de Corroy-le-Château pour 3,3 millions d'euros, au nez et à la barbe de l' establishment . Ils ont frémi aussi en lisant que l'artiste avait tatoué le dos de Tim, un jeune Suisse, qui a vendu ensuite "l'œuvre" à un collectionneur qui la récupérera à la mort de Tim.

Mais Wim Delvoye est plus que le provocateur des cloaca (la machine à faire des cacas) et des porcs tatoués, c'est un artiste qui, dans la foulée de Duchamp, Broodthaers ou Warhol, sent la société actuelle, innove sans cesse, réfléchit beaucoup et lance des questions dérangeantes sur ce qu'est l'art, l'artiste ou le collectionneur.

Nous avons longuement visité son atelier de Gand où il recevait ce jour-là, Ai Weiwei, "un copain de Wim", le "parrain" des artistes contemporains chinois, le co-concepteur du stade en nid d'oiseau de Pékin avec les architectes Herzog & de Meuron. Attention, une rencontre avec Delvoye est ébouriffante, décoiffante, remplie de projets fous-fous, dont beaucoup, mais pas tous, verront le jour.

A Gentbrugge, il a acheté un vaste immeuble où il vit avec sa compagne, entouré de livres anciens et rares (nous y reviendrons). L'entrée de la cour est protégée par une grande grille en acier corten rouillé où est représenté son sigle, à l'image de celui de "Mr Propre".

Dans les vastes espaces de stockage, on découvre de grandes architectures gothiques, des maquettes d'une bétonneuse (celle commandée par Bruxelles-ville est arrêtée sans que Delvoye comprenne pourquoi), et celle d'une grande église qui culmine à 26 m de haut et qu'il construit pour Fernand Huts, le patron de Katoen Natie à Anvers. Aux murs, des plans de tours gothiques. Dans un coin, des pièces du cloaca ("cette étape est terminée, annonce-t-il, avec l'expo de Luxembourg où furent montrés les six exemplaires de la machine"). A l'étage une dizaine de cochons tatoués et empaillés, entourés par des peaux tatouées, tannées et encadrées. "Cette étape aussi se termine. Je vais petit à petit arrêter ma ferme près de Pékin, où j'élève des porcs que je tatoue. Ma ferme vaut maintenant 20 fois plus que lorsque je l'ai achetée."

Wim Delvoye va d'abord, se concentrer sur le gothique, c'est-à-dire l'architecture. "Ai Weiwei est un architecte devenu ensuite un artiste. Moi, je fais un peu le chemin inverse." Delvoye a commencé par des pelleteuses ou des bétonneuses géantes en acier corten et criblées de formes gothiques qu'il cherche dans des livres sur la cathédrale de Chartres. Il a ensuite construit de vraies chapelles gothiques pour y placer ses vitraux en plaques de rayons X de relations sexuelles. Le Mudam à Luxembourg en possède une grande. Il a été approché par le sultanat d'Oman pour y construire en 2010, une tour en gothique/mauresque en l'honneur des 40 ans de règne du sultan Qabous bin Said Al Said. La société américaine Caterpillar lui a commandé une machine géante gothique de 4 000 pièces pour son siège central américain. L'été prochain, sa grande exposition au Palais des Beaux-Arts de Bruxelles sera centrée sur le "gothique" et sur ses bronzes. "Il y aura des maquettes et des constructions en dialogue avec l'architecture d'Horta."

Pour réaliser ces constructions, il y a, à l'étage, le "cerveau" de son atelier : six ingénieurs ou architectes avec leurs écrans et des livres d'art sur le gothique posés sur leurs bureaux, qui dessinent les "sculptures". "J'ai aussi créé un bureau à Shanghai avec 7 architectes chinois qui travaillent pour moi. Ils ne sont pas vraiment moins chers que les nôtres, surtout si on compte les trajets, mais en Chine, tout est beaucoup plus souple. J'ai aussi ouvert un bureau à Pékin, à la suggestion d'Ai Weiwei, chez l'architecte belge Steven Couwels. Pour résumer : ici, à Gand, on fait le 'créatif', là, on délègue la réalisation. Je pense d'ailleurs déléguer en Chine la construction même de mes sculptures gothiques que je réalise actuellement au laser dans une usine près de Gand."

(Lire la suite en page 27 en détachant le cahier télévision).

Sur les murs du "cerveau" de l'atelier, sont punaisés de nombreux plans et dessins de pavillons, de bâtiments ou de tours, mêlés à une litho de Marlène Dumas ou des lettres encadrées de Douglas Gordon. Car dans les bureaux de Wim Delvoye, on découvre des œuvres achetées par l'artiste, depuis Marcel Duchamp jusqu'aux "Mapplethorpe qui sont dans les toilettes". Il a d'ailleurs vendu des œuvres de Christo qu'il avait achetées jadis "pour trois fois rien" afin de payer une part du château de Corroy, financé pour le reste, par un emprunt, dit-il.

Delvoye possédait déjà un autre château près de Gand, celui de Kwatrecht, avec un parc de 16 hectares. Un château "aussi beau que celui de Corroy, mais son achat fut moins médiatisé. Sans doute parce que l'achat du château de Corroy, fut comme un conte de fées, quand le pauvre paysan gagne sur le prince, quand l'artiste en jeans bat le noble."

"Je voudrais y installer un parc de sculptures, un peu comme au Middelheim à Anvers. Mais en Flandre, les autorités sont tellement pinailleuses. Il me faut même un permis pour nettoyer les fossés ! Je suis sûr que ce sera plus facile en Wallonie."

Son premier projet pour Corroy-le-Château est poétique et politique. Il veut organiser en juin 2009 (ou 2010) une exposition dans les parcs des deux châteaux, "la première exposition conjointe en Flandre et en Wallonie", souligne-t-il. Son idée : "A Dubai et Abou Dabi, on a construit une collection d'œuvres architecturales des plus grands architectes du monde. En Europe, et plus encore, en Belgique, c'est impossible car on n'a pas d'argent, pas d'idées, on discutaille. Je vais donc faire la même chose, mais à une autre échelle. Je voudrais commander et montrer des nichoirs d'oiseaux imaginés par les plus grands architectes. Chacun ferait trois 'maisons d'oiseaux'. Ce sera notre commentaire sur la vieille Europe. J'ai déjà l'accord d'Herzog & de Meuron, grâce à Ai Weiwei, et de Zaha Hadid. J'espère maintenant entraîner Nouvel et les autres. Et pour ce projet, on aura au moins l'aval des amis des animaux et de la nature", ajoute un Delvoye qui se souvient des attaques des amis des animaux contre ses porcs tatoués.

Mais pourquoi acheter ce château de Corroy pour 3,3 millions d'euros, dont, en plus, il ne peut occuper l'intérieur tant que le propriétaire y vit ? "Mais c'est moins cher qu'un Picasso, s'exclame-t-il, c'est moins cher que n'importe quelle maison à Knokke, c'est moins cher que n'importe quelle maison à Shanghai. Ai Weiwei m'a dit, 'it's nothing'. Pour ce prix, il ne peut pas trouver un petit appartement sur la 50e rue à New York. Si je n'arrive pas à gérer demain, ces deux châteaux, j'appellerai un ami chinois qui l'achètera, car pour lui, cela ne coûte rien."

Pour le château de Kwatrecht, Wim Delvoye a demandé aussi à Ai Weiwei de réfléchir à une exposition. "Il a carte blanche, pas de délais, pas de budget limité. J'adore la Chine. Même son gouvernement a parfois quelque chose de raisonnable car si on y appliquait les critères belges, le Chine compterait cinq mille ministres."

Pour nous, Wim Delvoye donne sa définition de l'art : "L'art, c'est changer ce qu'on attend de l'art. L'art, c'est ce qu'on n'attend pas de l'art". Et l'artiste contemporain ? "Il doit aller jusqu'au bout, rechercher les frontières, faire du nouveau. Je suis d'ailleurs inquiet à cet égard de la crise économique en cours. On a vu que toutes les avant-gardes ont fleuri avant la grande crise de 1929. Ensuite, ce fut le désert créatif jusqu'au lendemain de la guerre avec l'expressionnisme abstrait américain ou Cobra chez nous. J'ai peur qu'on assiste à un frein semblable de la créativité partout, à cause de la crise économique."

Même si "la crise nettoiera, espère-t-il, les écuries d'Augias et apurera le marché et sa bulle. Il y a tant de gens riches qui ne connaissent rien à l'art. La crise permettra de donner plus de place aux 'bons', de tirer 'les diamants de la merde'." Et Delvoye feuillette un catalogue récent de ventes et montre que "les œuvres magnifiques d'Ai Weiwei sont moins chères que des nullités d'artistes chinois actuels".

Wim Delvoye, regarde tout, et puis réagit en coups de cœur. "On vient de me signaler que les anciens Thermes de Spa, avec leurs baignoires en cuivre, étaient abandonnés. Si cela se confirme, je vais faire une offre pour les racheter. J'aime les veilles choses et l'immobilier. Je suis attentif à la Wallonie. Ce qui s'y passe est plus intéressant qu'en Flandre. En cinéma et en littérature, par exemple. La Wallonie a un grand retard à combler mais cela lui permettra de dépasser la Flandre."

La dernière passion de Wim Delvoye, ce sont les livres anciens qu'on voit alignés sur les bibliothèques de son "salon". "J'ai les 35 tomes de l'édition initiale de l'encyclopédie de Diderot et d'Alembert, dit-il fièrement . J'achète surtout des éditions originales du XVIe et du XVIIe siècle." Il collectionne tout particulièrement des livres anciens sur la Chine, pour le compte d'Ai Weiwei et d'institutions publiques chinoises (des bibliothèques). "Tout le passé culturel de la Chine a disparu avec la révolution culturelle. Ils ont besoin de le reconstituer. Je cherche pour eux -essentiellement à New York- des livres rares et anciens." Il nous montre ainsi dans une armoire, une cinquantaine de livres (à 10000 euros pièces, mais "ils valent plus chers"): des récits de voyage, des atlas anciens, les premières photos de Chine (l'album réalisé par Thompson en 1873, avec les premières photos prises hors atelier, dans la Chine impériale).

"Je m'intéresse à tout, dit-il. Je ne fais pas de différences entre l'art et l'architecture, ou entre mon travail et ceux d'autres. Je cherche les belles choses. Je me suis diversifié vers l'art ancien. Il y a des 'vintages' du XIXe siècle qui se vendent trois fois rien." Que pense-t-il de la récente vente, à prix d'or, des œuvres de Damien Hirst ? "C'est manipulé sans doute. C'est fou. On pourrait acheter toutes mes œuvres contre le prix du seul 'zèbre' de Hirst !"

Ai Weiwei était ce week-end à Gand, pour discuter avec Wim Delvoye : "Nous sommes amis, nous dit Weiwei. Comme artiste, j'admire Wim pour sa créativité. C'est un homme qui multiplie les surprises. Il refuse de rester dans le 'main stream', 'le courant dominant'. Il est fou mais j'aime sa folie qui est à l'image de la Belgique où l'individualisme est fort et aide à colorer le monde." Ai Weiwei réfléchit au concept de sa future expo au château de Kwatrecht : "Cela pourrait aller d'un humble nettoyage des allées jusqu'à une grande installation". Il explique pourquoi il a demandé à Delvoye de lui dénicher des livres anciens sur la Chine : "Wim a un œil aiguisé pour détecter les beautés artistiques qu'on ne peut plus trouver en Chine à cause de la révolution culturelle".

Ai Weiwei fut le co-auteur du "nid d'oiseau" à Pékin mais est toujours resté très critique à l'égard du gouvernement chinois. Croit-il que les Jeux olympiques ont amélioré ou durci les choses en Chine, sur le plan de la liberté d'expression? "Ni plus ni moins, dit-il, c'est le retour à la normale."