Charles Vandenhove fête ses 86 ans dans quelques jours. Un des plus importants architectes belges de ces dernières décennies présente, cet été, une superbe sélection de sa collection d’art contemporain à partir de dimanche au musée Dhondt-Dhaenens, près de Gand. On connaît bien l’architecte du CHU de Liège, du théâtre des Abbesses à Paris, de l’aménagement de la Monnaie à Bruxelles et de tant d’autres lieux. Durant 50 ans de carrière, il a toujours privilégié les liens étroits avec de grands artistes. Une trentaine, au total, depuis Daniel Buren et Sol LeWitt jusqu’à Jacques Charlier, qui sont tous intervenus de manière intime dans ses bâtiments. Une osmose entre architecture et art qui est un modèle. Avec son épouse, Jeanne, décédée en 20O8, ils ont formé aussi un couple de grands collectionneurs aux goûts éclectiques, rassemblant au total près de 300 œuvres dont on peut voir plus de 80 pièces majeures au musée Dhondt-Dhaenens (voir ci contre).

Ces dernières années, la question revenait, lancinante : Charles Vandenhove n’ayant pas d’enfant, allait-il léguer sa collection à la ville de Liège ? Hélas, l’accord ne put se faire et l’architecte dépité, prit d’abord un accord limité avec le Bonnefante museum de Maastricht, avant de décider en novembre dernier de tout léguer à l’université de Gand et d’y construire un bâtiment spécial, juste à côté de la "Boekentoren" d’Henry Van de Velde, qui abritera la collection avec une petite salle d’exposition, un auditorium et un espace d’études pour les étudiants en architecture et histoire de l’art.

Nous l’avons longuement rencontré dans son bureau, à l’hôtel Torrentius, au-dessus de la place Saint Lambert, construit à la Renaissance par Lambert Lombard et qu’il a rénové dans les années 80, en intégrant de très nombreuses œuvres d’art dont des plafonds de Daniel Buren.

Pourquoi votre collection ne va-t-elle pas à Liège ?  
J’ai été bien accueilli à l’époque par l’université qui m’a permis de construire, et m’a soutenu pour cela, un très grand bâtiment, le centre hospitalier universitaire (CHU). J’en suis fort reconnaissant. Mais maintenant, avec la crise, les dirigeants actuels de la ville ne m’ont rien proposé.  

C’est à nouveau une belle occasion de perdue pour Liège, après avoir perdu l’essentiel de la collection Fernand Graindorge, il y a 30 ans ?  
J’ai essayé, j’ai fait des tentatives. J’ai noué finalement un accord avec le musée de Maastricht pour y montrer régulièrement quelques œuvres, un accord qui continuera d’ailleurs. Mais je ne dirai pas de mal des hommes politiques. L’échevin de la culture actuel, Jean-Pierre Hupkens, écoute bien. Mais des accords ne s’improvisent pas. J’espère toujours trouver un accord avec Liège pour assurer l’avenir de l’hôtel Torrentius.  

Aller en Flandre ne vous gène pas ?
Nullement. Vous êtes ici dans l’hôtel Torrentius, construit par Lambert Lombard à la Renaissance pour le compte de Lieven van der Beke, chanoine de la cathédrale Saint-Lambert de Liège, puis évêque d’ Anvers qui avait pris le nom de Torrentius. C’était l’époque des guerres de religion. Si, alors, un Flamand pouvait venir à Liège, pourquoi aujourd’hui, je ne pourrais pas aller à Gand ? Une partie de ma famille a d’ailleurs des origines néerlandophones et mon nom a une consonance néerlandophone. J’ai donc décidé de confier l’ensemble de la collection à l’université de Gand par l’intermédiaire du professeur Bart Verschaffel et de construire un centre de recherche à côté de la Boekentoren de Van de Velde. Ce sera un bâtiment modeste qui sera, aussi, légué à l’université (NdlR, notre photo). Avec mon ami, l’architecte Lucien Kroll, j’avais rencontré Van de Velde à Zurich, chez l’artiste Max Bill, au lendemain de la guerre quand il avait quelques ennuis. A Gand, j’ai trouvé un maître d’ouvrage attentif et passionné, cela a toujours été essentiel pour moi. Pour l’auditorium, je pense demander à la famille de Simon Hantaï, ce très grand artiste dont vous avez vu l’exposition actuelle au Centre Pompidou et dont j’étais très proche, de faire des tapisseries à partir de ses œuvres.  

D’où vous est venue cette envie de collectionner ?  
Comme je le dis toujours, je ne suis pas collectionneur, je suis architecte. J’ai eu la chance comme architecte de pouvoir inviter des artistes comme Sol LeWitt et Daniel Buren (NdlR : au total, 30 artistes ont collaboré avec Charles Vandenhove) à participer aux bâtiments. Pour le CHU, ils furent dix à réaliser des lambris. J’ai rencontré par exemple, un peu par hasard, Daniel Buren, il y a 40 ans, qui a fait ces plafonds pour l’hôtel Torrentius, gratuitement. Ce lien n’a rien de neuf. A la Renaissance déjà, les artistes collaboraient étroitement avec les architectes. Dès ma première maison, à Hasselt, j’y ai intégré de l’art. En l’occurrence, c’était une fresque murale dans le hall d’entrée, de style "Stijl", que j’avais faite moi-même et qui est toujours là.  

L’architecte est aussi un artiste ?
L’architecte est un artiste qui collabore avec d’autres artistes. La construction d’un bâtiment, comme la restauration de l’hôtel Torrentius, est, par définition, un travail d’équipe, où tous sont des partenaires. Il y a le rôle essentiel du maître d’ouvrage, mais aussi tous les collaborateurs, sans hiérarchie. C’est cela qui est si particulier. Le travail de Daniel Buren, même s’il est différent, n’est pas plus ou moins important que celui du maçon.