Il y a des artistes qui dégagent dans tout ce qu’ils font une formidable humanité, qui parlent des hommes et des femmes comme ils vivent. Raymond Depardon est de ceux-là.

Toute sa vie (il est né en 1942 dans la ferme du Garet à Villefranche-sur-Saône), il a sillonné le monde et la France. Dans ses reportages photographiques, dans ses films, il nous a rendu visibles la condition et la beauté des paysans comme la survie des Indiens de l’Amazonie. Il a creusé la douleur qui traverse l’Afrique. Il a filmé tout autant la vérité d’un petit tribunal près de Paris qui juge le tout-venant que ce qui motive les grands mathématiciens.

On se rend bien compte de la méthode Depardon en visitant la belle exposition, intitulée "Un moment si doux", que le Grand Palais à Paris consacre à ses photographies couleur, depuis les débuts jusqu’aux dernières.


Photographe amoureux

"Le reporter est en colère, le photographe est amoureux", a-t-il dit, lui qui a couvert tant de grands événements et de guerres avec l’agence Gamma qu’il créa en compagnie de Gilles Caron qu’une grande expo va célébrer bientôt à Charleroi.

Depardon a vite choisi de plutôt regarder vers les marges et les lisières, comment les gens vivent ou survivent. Avec une intense douceur. Il est allé à Beyrouth en pleine guerre civile, choisissant de prendre ses distances, dit-il, "avec l’exotisme du voyage et avec le photojournalisme". Venant d’entrer à l’agence Magnum, en 1978, il y réalise un grand reportage où l’on voit un mariage malgré les bombes, ou une voiture criblée de balles, plutôt qu’un soldat courant sous les tirs.

Quand, lui, le photographe des campagnes et des espaces africains, est à Glasgow, la ville industrielle, il choisit de photographier les enfants qui s’ennuient entre les "barres" de HLM, gonflant le ballon de leurs chewing-gums roses. Il est allé au Chili sous Allende, il a sillonné le Sahara, pour revenir ensuite vers la France profonde, à la couleur si "douce", à cette vie paysanne qu’il avait connue enfant.

Il cite ces vers de Verlaine qui expriment sa vision de son métier de photographe : "Je suis venu, calme orphelin, riche de mes seuls yeux tranquilles, vers les hommes des grandes villes : ils ne m’ont pas trouvé malin." Il aime cette idée que le photographe part sur les routes, "riche de sa solitude".


Le sucre d’orge

Récemment au Chili, il est resté toute une journée à observer et photographier une fille assise avec ses chiens devant un magasin. Ce sont, toujours et encore, les marges et les lisières qui l’intéressent. Il photographie les trois fois rien qui en disent plus que les trois fois tout. Avec la beauté des couleurs qu’on peut trouver sur un pauvre vêtement touareg ou andin. Il y retrouve les couleurs de ses souvenirs d’enfance avec, dit-il, les sucres d’orge colorés et les bocaux de sa mère remplis de boutons aux couleurs douces et acidulées.

Il prend des photographies "que tout le monde pourrait faire et que personne ne fait". Elles ont une apparence anodine, elles seraient refusées par une agence de voyage car pas assez "dépaysantes". Et elles sont magnifiques. Car justement, tous les voyages qu’il a faits l’ont ramené à l’essentiel : l’humain et ses traces, tels qu’ils étaient déjà autour de lui dans son enfance paysanne. "Le monde occidental veut toujours plus de sensationnel, il ne faut pas lui en donner trop", dit-il. Lui, il ne veut pas "de scoop, juste une image". "La meilleure photographie est celle qui ne montre rien", dit le philosophe Clément Rosset dans la préface du catalogue. Rien d’autre que le réel, peut-on ajouter, avec la douceur mélancolique et contemplative d’un réel mis en boîte par "les seuls yeux tranquilles", disait Verlaine.

Un vrai chemin philosophique pour cet homme qu’on revoit à l’exposition, jeune, sur son scooter, avec un look d’acteur italien, prêt à croquer la vie à pleines dents.

Raymond Depardon, Un moment si doux. Grand Palais, jusqu’au 10 février, fermé le mardi. Paris est à 1h20 de Bruxelles avec le Thalys, 25 trajets par jour.