Évocation

Décédée lundi à New York d’une crise cardiaque à l’âge de 98 ans, l’artiste franco-américaine Louise Bourgeois est la figure la plus emblématique de l’art féminin au XXe siècle et une très grande dame de l’art contemporain comptant parmi les plasticiens les plus marquants et les plus influents. Née à Paris le jour de Noël en 1911, elle restait pleinement active dans sa maison de Chelsea à New York qui était restée jusqu’en 2007, les dimanches, un lieu de discussions et de rencontres entres artistes et intellectuels.

Ces derniers temps, son fidèle assistant Jerry Gorovoy gérait le fabuleux atelier de Brooklyn. Il est extraordinaire de constater que jusqu’à ses ultimes instants, cette femme d’exception a fait preuve d’une énergie créatrice et d’une lucidité hors du commun, livrant constamment ses réflexions et ses projets artistiques.

C’est peu dire que l’œuvre de Louise Bourgeois est éminemment singulière, pleinement originale, mais aussi dérangeante, scrutatrice, interrogatrice, car fouillant dans les tréfonds du corps et de l’âme humaine et produisant surtout des sculptures et des dessins dont l’audace et la profondeur n’ont cessé de surprendre les plus avertis. Se démarquant totalement des courants et mouvements qui traversèrent son siècle de création, elle fut, dès le début des années 50, une pionnière individualiste marquant de son empreinte indélébile l’art au féminin, très rare encore à l’époque, évoquant sans ambages le corps, la sexualité, les tourments psychiques, en des réalisations fortement imprégnées de son parcours de vie personnel depuis la plus jeune enfance.

"Pour moi, écrit-elle, la sculpture est le corps. Mon corps est ma sculpture. La sculpture est la seule chose qui peut vraiment me libérer. C’est une réalité touchable. Ce qui serait encore mieux que la sculpture, ce sont de vrais hommes."

Cette enfance et sa jeunesse laissèrent moult traces et cicatrices dans son œuvre alors que sa vie de femme et de mère fut apparemment heureuse.

En 1932, lorsqu’elle perd sa mère, elle tente de se suicider et est sauvée par son père, un homme terriblement autoritaire avec qui ses rapports sont tendus, passant de l’amour filial à la haine, quasiment. De nombreuses œuvres témoignent de ces relations difficiles et du rôle déterminent mais contesté de cette imposition masculine. A propos de ses parents, elle dira d’ailleurs : "Les enfants devraient être protégés des névroses de leurs parents, autrement nous passons notre vie à nous remettre des terribles abus de nos parents; abus n’est pas le bon mot : auto-indulgence."

Bien que son œuvre soit l’une des plus importantes et des plus fortes du XXe siècle, mais parce qu’elle était femme, qu’elle ne se coulait en aucun moule artistique et que son travail perturbait les normes bourgeoises de la bonne pensée et le puritanisme ambiant surtout aux Etats-Unis, Louise Bourgeois dut attendre sa grande rétrospective au Moma à New York en 1982 pour enfin accéder à une reconnaissance internationale. Elle avait alors 70 ans !

Depuis, les manifestations se sont multipliées, mais ce n’est qu’en 1992 que Jan Hoet l’invite à la Documenta de Cassel et qu’à 82 ans bien sonnés que les Etats-Unis, dont elle est devenue citoyenne en 1955, l’invitent en pavillon national à la Biennale de Venise. Et c’est à 85 ans qu’elle exposera pour la première fois en solo en Belgique en la galerie Xavier Hufkens à Bruxelles.

Formée à la Sorbonne, puis aux Beaux-Arts, ensuite en ateliers et en la réputée Académie de la Grande Chaumière où elle rencontre les Léger, Lothe et autre Gromaire, c’est cependant aux Etats-Unis qu’elle développera sa talent puisque dès 1937, elle s’installe avec son mari à New York où sa première exposition personnelle, en tant que sculpteur, n’a lieu qu’en 1949. Il est vrai qu’elle a mis au monde trois garçons dont elle s’occupe sans cependant jamais se couper de la création artistique.

Ses premiers personnages au caractère stylisé et quelque peu primitifs la conduisent au milieu des années 50 qui marquent l’apparition des formes organiques, de plus en plus fortement sexuées, qui constitueront, jusqu’à aujourd’hui, l’essentiel d’une œuvre obsessionnelle, exutoire, libératrice, par certains aspects jouissive et érotique, pleine d’une certaine malice intelligente, un tantinet provocatrice brisant tous les tabous de la représentation, et sensuelle.

Sur l’une des ses photos préférées, on la voit transportant fièrement sous le bras une de ses sculptures, un énorme sexe masculin ! Ses évocations corporelles se multiplient, elle dissèque le corps, insiste sur les atouts féminins ou masculins, prend aussi en charge les liquides, évoque la maladie, pointe et utilise le voyeurisme le tout en renouvelant constamment son langage plastique, en multipliant les matériaux (le marbre, le bronze, le verre, les tissus, le caoutchouc ) et en usant des métaphores.

L’une de ses plus célèbres et gigantesques sculptures est une araignée géante, figure de la mère protectrice mais fragile sur ses pattes, pour d’autres, une référence au sexe féminin et un animal maléfique qui capture ses proies et les tue ! "Il faut abandonner le passé tous les jours ou bien l’accepter, et si on n’y arrive pas, on devient sculpteur", déclarait-elle. Pour sa part, elle a admirablement marié le passé avec une œuvre sculpturale magistrale.