Le récent coup de sang du directeur du Musée de la photographie de Charleroi, Xavier Canonne, pousse à se questionner sur la politique muséale menée par la Fédération Wallonie-Bruxelles (FWB). Fadila Laanan en demande-t-elle trop à certains établissements ? D'autres sont-ils favorisés ? Certains choix du ministère de la Culture ne laissent, en tout cas, pas indifférent dans le milieu des arts plastiques.

Depuis plus de deux ans, Xavier Canonne se plaint du "sous-financement" de son institution. Dans un communiqué publié mardi dernier, ce personnage au tempérament fougueux a remis le couvert. Il propose "très aimablement à Madame la ministre de la Culture de me reprendre ce bijou (NDLR: allusion à des propos qu'aurait tenu la ministre pour qualifier le musée) déposé dans mes paumes ouvertes et d’expliquer à celui ou celle qui me suivra comment chauffer, éclairer, entretenir, conserver et exposer dans un musée de 6.000 m², employant 34 personnes, avec une subvention annuelle de 530.000€ (contre 495.000 € au Centre de la gravure, 2.094.000€ au Mac’s, 880.000€ à Mons 2015 : comparons ce qui est comparable)."

Au-delà des griefs propres à son institution, Xavier Canonne pointe donc une politique de deux poids deux mesures par rapport à d'autres lieux. Parmi ceux-ci, le Mac's (*) est certainement le point de cristallisation du plus grand nombre de critiques venant des quatre coins de la FWB. Pourquoi ?

L'herbe est plus verte ailleurs

Tout d'abord, à cause de l'enveloppe budgétaire perçue par ce centre. "Grâce à une influence exagérée, le Mac's dispose de moyens assez dingues. Il serait bon d'en donner aussi aux autres", dénonce un ancien membre de la Commission consultative des Arts plastiques (**), tout en relativisant. "Ces sommes permettent tout de même de montrer, dans nos régions, des artistes internationaux et, éventuellement, de tisser des liens sur le long terme entre nos créateurs et l'étranger."

De son côté, le directeur du Mac's, Laurent Busine, tient à relativiser. "On a souvent tendance à regarder dans l'assiette de l'autre et à constater que l'herbe est plus verte ailleurs. Mais les chiffres avancés ne reflètent pas la réalité. Notre subvention ne représente que 55% de notre budget total et elle permet à peine de payer l'ensemble du personnel. Pour le reste des dépenses, nous devons faire appel à du sponsoring et des partenariats."

"Il est normal que certains lieux reçoivent plus que d’autres", estime, pour sa part, François Mairesse, ancien directeur du musée de Mariemont et professeur d'économie de la culture à l'université Sorbonne Nouvelle. "Il serait aberrant qu'un saupoudrage soit effectué pour que les 400 musées de la FWB obtiennent des subventions identiques."

Oubliés, les artistes de la Fédération Wallonie-Bruxelles ?

Des voix s'élèvent également pour souligner certaines "largesses" dont bénéficierait le Mac's. Là où de nombreux centres doivent jongler avec les subsides pour respecter un contrat de gestion qui les force à exposer à la fois les collections permanentes et les expositions temporaires, le Mac's, lui, ne serait tenu qu'à proposer des événements temporaires, ce qui réduit évidemment les coûts de gestion.

"C'est une optique qui se discute, mais notre politique est réfléchie. Les oeuvres sortent de nos réserves lorsqu'elles ont une raison d'être. Elles sont montrées, mais pas incessamment et pas nécessairement en nos murs, car nous répondons également à énormément de demandes de prêts", tempère Laurent Busine.

Quoi qu'il en soit, les expositions proposées par le Mac's sont évidemment d'une grande qualité puisque le centre a accueilli les créations d'artistes internationaux aussi réputés que Giuseppe Penone, Anish Kapoor, Gino de Dominicis, Beat Streuli, Bernd et Hilla Becher, pour ne citer qu'eux. Mais, parmi ces grands noms, où se trouve la création wallonne et bruxelloise ? Là, des dents grincent. Car elle aurait finalement peu voix au chapitre au sein de ce qui devrait pourtant être le lieu de mise en valeur de ces artistes, puisqu'il s'agit du seul et unique Musée des Arts contemporains de la Fédération Wallonie-Bruxelles.

"Une vieille critique qui me reste au dos comme une tâche d'huile"

"Les artistes du sud du pays étaient très marris lors des premières expositions organisées par Laurent Busine à son arrivée", se rappelle le journaliste culturel de Musiq3 Pascal Goffaux. Mais, d'après lui, en Communauté française, "nous n'avons pas des Wim Delvoye ou des Luc Tuymans. Il est donc peut-être plus intéressant de montrer la création internationale dans un tel lieu."

Sur ce débat, Laurent Busine s'inscrit en faux. "C'est une vieille critique, qui me reste au dos comme une tâche d'huile. Je vous rappelle que, récemment, nous avons exposé Jacques François, Patrick Corillon, Baudouin Oosterlynck... Nous faisons également connaitre les artistes de la Communauté française dans la revue du musée."

Des lourdeurs administratives

En tout cas, au niveau du ministère de la Culture, cette polémique ne semble indigner personne. "Peut-être parce que Laurent Busine a des accointances en haut lieu et qu'il négocie directement avec la ministre", accuse un autre ancien membre de la CCAP. Avant d'ajouter que "Busine est un homme de pouvoir, de charme mais il n'a pas tort. Normalement, les dossiers passent par des commissions. Dans le cas des arts plastiques, la CCAP délibère pendant des heures. Les responsables de centres doivent donc faire face à des lourdeurs administratives avant d'obtenir des réponses, qui sont finalement parfois négatives."

Pour arriver directement à ses fins, le directeur du Mac's éviterait donc des passages par la commission chargée de formuler des avis et recommandations relatifs, notamment, à l’octroi de subventions ou au renouvellement des conventions. Peut-on dès lors parler de passe-droit ?

"Ce sont des accusations très graves et curieuses. Et je ne vois ni où ni quand j'aurais agi de la sorte, s'étonne Laurent Busine. En tant que musée, nous n'avons plus d'aide de la CCAP. Nous devons nous en tenir à la subvention octroyée. Point."

Quoi qu'il en soit, cette polémique aura permis de rappeler que les budgets dédiés à la culture et aux arts plastiques ne correspondent plus aux besoins des musées. Il reste à espérer qu'un vrai dialogue s'installe entre la ministre et les responsables de musées. Et que la situation ne mène pas à des gestes de protestation d'une ampleur similaire à celle de ce directeur de musée italien qui en arrive à brûler trois de ses œuvres par semaine...

(*) Le Mac's est le Musée des Arts Contemporains de la Fédération Wallonie-Bruxelles.

(**) La CCAP remet, à la ministre de la Culture, des avis, recommandations ou propositions sur les politiques menées dans le domaine des arts plastiques contemporains.