Le secrétaire d’Etat à la Politique scientifique, Philippe Courard (PS), a pu faire adopter par le conseil des ministres, un plan de numérisation de notre patrimoine appelé Digit-O3 qui porte sur cinq ans, avec un budget alloué de quelque 6 millions d’euros par an. Loin d’être encore suffisant pour tout numériser, mais c’était une décision fort attendue et devenue urgente.

Philippe Courard commente : "En visitant nos musées et institutions scientifiques fédérales, j’ai entendu la vraie crainte que notre patrimoine le plus fragile disparaisse ou soit impossible à consulter. On craignait que ce gouvernement, absorbé par d’autres priorités, oublie celle-là. Or, il était essentiel de continuer le plan de numérisation, pour les générations futures, et aussi pour la promotion de notre culture, de notre science, car tout le patrimoine numérisé sera relié - en n’oubliant pas les ayants droit - aux grandes bibliothèques en ligne comme Europeana. Il fallait aussi de toute urgence, conserver les équipes déjà en place, éviter de fragmenter le travail et rechercher plutôt des synergies."

Rétroactes

En 2001 déjà, le constat était clair. Notre patrimoine est énorme mais parfois d’une extrême fragilité. Nos musées (Beaux-arts, Tervuren, Sciences naturelles, Cinquantenaire, Irpa), la Bibliothèque royale, les Archives générales du Royaume, l’Observatoire royal, l’IRM, l’IAS, le Ceges, la Cinémathèque royale, comptent des dizaines de millions de documents (livres, incunables, manuscrits, revues, journaux, partitions, feuilles, plans) des millions d’objets (d’un Rubens à un coquillage rare), des centaines de milliers de films, photographies, archives sonores. En 2002, la valeur de ce patrimoine était estimée à 6,2 milliards d’euros. On peut doubler ou tripler ce chiffre. Mais souvent, le papier s’est dégradé, les films se sont abîmés, etc. Ce trésor est souvent menacé de disparaître s’il n’est pas digitalisé et stocké de manière sûre.

De plus, dans notre monde du tout numérique, un patrimoine qui n’est pas numérisé, n’existera plus. Il devra être accessible en ligne aux chercheurs et amateurs du monde entier pour "exister". Partout en Europe, on s’y met. Sarkozy avait trouvé près d’un milliard d’euros dans ce but grâce à son Grand emprunt.

Il y a 12 ans déjà

En juillet 2001, le gouvernement adoptait le principe de la digitalisation mais la réalisation fut très lente et insuffisante. Un premier plan "Digit-01" fut lancé en 2004 pour quatre ans, mais s’étira finalement jusqu’en mars 2012 ! Grâce surtout aux moyens financiers et humains dégagés en interne dans chaque institution, la numérisation la plus urgente a néanmoins été faite et un budget total de 32,5 millions d’euros a pu être dégagé.

Il fallait bien plus. En 2009, le gouvernement décidait de passer à la vitesse supérieure : instaurer un partenariat privé-public (PPP) sur vingt ans, pour un budget total de 400 millions à un milliard d’euros, qui aurait créé des centaines d’emplois souvent peu qualifiés. Un appel d’offres, puis une longue discussion avec le consortium privé choisi (IBM-Numen-Iris-Belgacom) eurent lieu. Mais finalement, après une note pleine d’interrogations de l’Inspection des Finances, en décembre 2012, le ministre Paul Magnette arrêtait les frais. C’était trop cher, trop risqué pour le budget de l’Etat et trop contraignant au profit du privé.

Retour à la case départ

On se retrouvait à la case départ, avec le risque de perdre les équipes qui avaient fait la première phase de cette numérisation. Philippe Courard a alors choisi de repartir sur une échelle bien plus modeste, mais plus réaliste. Fini l’idée de s’associer au privé. Et il a initié de nombreux groupes de travail qui ont identifié les "parties" du patrimoine les plus menacées (le papier par exemple), à numériser en priorité. Les groupes ont déterminé dans quels cas il valait mieux faire la numérisation à l’intérieur de l’institution et quand il valait mieux mutualiser l’effort et organiser des équipes transversales pour plusieurs institutions en travaillant selon 11 "filières" identifiées (la digitalisation serait en partie réalisée dans le cadre du travail en prison). Quatre marchés publics seront lancés dans les prochains mois.

On a dû aussi identifier ce qu’il convenait de faire pour assurer la sauvegarde de toutes ces données numérisées avec un stockage durable.

Enfin, on lancera une étude (coût : 150 000 euros) pour lancer ensuite une "plate-forme de valorisation", c’est-à-dire une interface permettant à chacun de consulter en ligne ce patrimoine, en respectant les droits d’auteur. Le gouvernement espère aussi que cette valorisation lui permettra de gagner de l’argent en faisant parfois payer l’accès à notre patrimoine numérisé mais cet argent sera réinjecté dans la numérisation.

On a identifié ainsi 152 projets concrets urgents, dont 79 à numériser en interne et 73 à confier à des opérateurs externes. On agira aussi de toute urgence dans certains cas pour assurer la préservation des données à long terme (des données placées sur bandes se retrouvent à même le sol). On veillera aussi à stabiliser rapidement le personnel déjà occupé à cette numérisation (60 personnes). Un plan financier est prévu, de 2014 à 2018, de quelque 6 millions d’euros par an, soit 31 millions au total. Bien moindre que les montants prévus par l’ex-PPP, mais c’est mieux que rien et ces montants permettront de rattraper un peu du gros retard accumulé. C’est notre patrimoine, nos trésors, notre histoire qui sont en jeu.