RENCONTRE

Lundi, en fin d'après- midi, Roland Gillion, propriétaire d'une des plus belles collections privées au monde d'art nouveau, réunie par son épouse Anne-Marie Crowet grâce à trente ans de passion artistique, rencontrait Charles Picqué, ministre-Président de la Région bruxelloise et futur propriétaire de cette collection qui enrichira le patrimoine bruxellois de manière considérable.

La collection Gillion Crowet, ce sont plus de cent verreries sublimes de Gallé, le maître de l'art nouveau de Nancy, des oeuvres majeures de Decorchemont, Daum et du Val-Saint- Lambert, des orfèvreries de Wolfers, du mobilier exceptionnel de Majorelle, Gallé et Horta. Le tout choisi avec un goût très sûr. Ses tableaux sont aussi importants: des chefs-d'oeuvre de Khnopff, Mellery, Carlos Schwabe, Mossa et Delville qu'Anne-Marie Crowet a redécouverts. La valeur de cette collection a été estimée par Christie's à 36 millions d'euros. Roland Gillion, après le décès de son père Fernand Gillion, personnalité incontournable de l'immobilier et des travaux publics à Bruxelles, a proposé, pour régler les droits de succession, de procéder à une dation contre paiement des chefs-d'oeuvre de cette collection.

Un don de 7 millions

Pour parer le risque d'une contre-expertise plus critique, il a volontairement ramené la valeur de sa collection à 30 millions d'euros et il propose de la céder pour acquitter les droits de succession familiale qui se montent à 25 millions d'euros. Il explique à Charles Picqué: «Je donne donc 5 millions d'euros en plus, et j'ajoute encore pour un million d'objets complémentaire de cette même collection, j'interviendrai à concurrence d'un million pour payer les aménagements des salles du musée où sera déposée la collection et mon épouse confiera en dépôt longue durée nos 9 Magritte (dont le plus beau, «Empire de lumières») au musée des Beaux-Arts avec lequel notre famille a beaucoup d'attaches.» Ces Magritte renforceront l'attrait du futur musée Magritte qui s'ouvrira en 2007.

Charles Picqué, au nom de son gouvernement, répond qu'il accepte cette dation même si cela correspond bien sûr à 25 millions d'euros de moindres rentrées fiscales. «Mais cette collection est si extraordinaire, elle n'a pas d'équivalent», dit-il. «Et elle est fermement identifiée à Bruxelles, capitale de l'art nouveau, un thème que j'aimerais pousser encore en créant une institution qui regrouperait tous les efforts faits à Bruxelles sur ce thème. Cette collection peut aussi aider encore à favoriser l'attrait vers le quartier du Mont-des-Arts et stimuler l'arrivée de visiteurs avec tout l'impact économique et social favorable que cela implique. La Région travaille déjà beaucoup à cela, en rénovant de fond en comble l'ancienne Cour des comptes sur la place Royale et ses 6 500 m2; on y placera un centre d'info touristique et muséologique, une terrasse pour l'Horeca.»

Mais attention, cette dation (de loin, la plus importante jamais proposée) n'est pas encore acquise, d'ultimes embûches restent possibles. On sait que le dossier était bloqué depuis plus d'un an à cause d'un recours de la Flandre contre la nouvelle loi de juillet 2004 donnant aux Régions le droit de décider. Ce blocage a ruiné le projet de dation de la fabuleuse collection d'art précolombien de Dora Janssen. Le blocage flamand persistant, le ministre des Finances, Didier Reynders, prend le risque de passer outre et de réunir à nouveau la commission dation, ce 27 avril, sans représentant flamand. La Région bruxelloise y sera représentée par Marie-Laure Roggemans. Elle devrait désigner un bureau de contre-expertise international et ensuite décider. Les risques d'un recours flamand sont possibles mais les juristes sont confiants: la Flandre ne peut bloquer la continuité d'un service public et, de plus, lors d'un comité de concertation, la Flandre a accepté que la commission dation se tienne sans elle. Elle ne pourra plus se déjuger.

Charles Picqué se réjouit de cet apport au patrimoine bruxellois, mais il reste prudent. Des dations comme celle-là ne peuvent se multiplier, dit-il, sous peine de vider son budget. Et, ajoute-t-il, il y a quelque chose de dangereux à voir les Régions se substituer au pouvoir fédéral pour enrichir et maintenir des musées fédéraux.

Il souhaite que la Région bruxelloise soit partie prenante dans un «comité d'accompagnement» à son installation au sein du musée hôte, afin de surveiller la bonne exécution du prêt. Car, n'oublions pas que la Région restera la propriétaire et ne fera que déposer la collection dans un musée fédéral. Picqué ne veut pas que la Région entre dans le conseil d'administration du musée, car cela pourrait entraîner à terme une régionalisation de ces musées ou une direction «co-communautaire» qu'il refuse catégoriquement. «Beaucoup d'exemples sont là pour montrer que cela ne marche pas!»

Musée du XIXe?

La Région bruxelloise restera propriétaire et donc seule à décider de l'affectation de la collection. On sait que Roland Gillion a clairement indiqué qu'il souhaitait la voir au musée des Beaux-Arts et son directeur a déjà indiqué qu'il proposait un «musée du XIXe siècle», à l'instar du musée d'Orsay et où seraient installés la collection, des tableaux du musée des Beaux-Arts, des objets et documents divers venus de nos autres institutions culturelles. Mais à ce stade, Roland Gillion et Charles Picqué sont très prudents et refusent de (trop) indiquer où ils veulent que cette collection soit placée car le Cinquantenaire est aussi candidat et il faudra négocier finement avec ce musée et son autorité de tutelle. «De toute manière, précise Picqué, la collection doit être présentée dans son unicité, pas question de la scinder, les tableaux d'un côté, les objets de l'autre.»

© La Libre Belgique 2006