Vincent Baudriller, le directeur du Festival d’Avignon, nous l’expliquait : "C’est un grand signal que, pour la première fois dans un festival international de cette importance, nous avons placé un artiste venu d’Afrique, du Congo-Brazzaville, comme artiste principal. J’étais en Afrique en 2007 et j’y ai découvert Dieudonné Niangouna et Faustin Lineykula. C’est une génération née après l’indépendance, dans des pays rongés souvent par la corruption, qui ont un nouveau rapport au monde grâce au GSM et à Internet. Ils sont porteurs de l’idée qu’une métamorphose est possible. Ils ont la force de caractère, la singularité, la rage, une colère, et ils développent des formes neuves pour le dire. Cette colère les porte à créer et je crois à un dialogue entre eux et une Europe plus mélancolique, plus résignée. Ces jeunes artistes savent ce que c’est que de se mettre en danger en montant sur scène. Ils l’ont vécu à Kinshasa ou à Brazzaville".

Dieudonné Niangouna, 37 ans, né à Brazzaville, exprime bien cette envie de dire tant et plus encore de choses. Même jeune, il a déjà une histoire hors du commun : une grand-mère un peu sorcière, un père enseignant à la Sorbonne, il échappa de peu à la mort lors de la guerre civile dans son pays et resta prisonnier durant un an dans la forêt.

Il dit qu’il portait en lui "Sheda", sa création à Avignon, depuis près de dix ans. Il a choisi la carrière de Boulbon, le site merveilleux près du Rhône, que découvrit Peter Brook. Et, le soir, à la nuit tombante, il semble y être de toute éternité, avec une scénographie qui utilise parfaitement toutes les ressources du lieu : la scène est un terrain vague africain entouré de falaises de pierres avec une carcasse de voiture, une chèvre qui picore, des baraquements, une vieille mobylette, un crocodile échoué, de la poussière. Son spectacle dure 5 heures, joué par un mélange d’acteurs et actrices, Européens et Africains mêlés, qu’il appelle son "commando". Il les a entraînés dans les collines du Congo. Ils courent, crient, dansent, montent sur les falaises.

Dans ce campement perdu au milieu de la garrigue avignonnaise, ils jouent tous les mythes : ceux de Shakespeare comme les contes africains, le désert de pierres les ensorcelle. Un acteur est la mémoire perdue d’un monde disparu, le dernier survivant de "la ville morte". Une comédienne garde "la maison des chats". Dans ce torrent de mots (souvent trop criés) et d’images, on perd vite pied. Pour retrouver parfois le plaisir quand Dieudonné Niangouna, en excellent comédien qu’il est aussi, raconte la corruption ou l’effondrement politique. Ou quand soudain, une musique populaire de Brazza, avec saxo, se met à vibrer. Il aurait fallu un dramaturge à côté de l’auteur pour resserrer le propos, le canaliser, mais on y aurait sans doute perdu cette vitalité qui se perd dans la nuit.

Coupé-décalé

Ambiance très différente pour "Qaddish" du Nigérian Qudus Onikeku. Lagos est, aujourd’hui, la ville le plus "hype" d’Afrique, avec le plus de millionnaires, de fêtes, de violence et de misère aussi. Onikeku vient de là. Dans la salle, son père (80 ans) et sa mère, habillés de tenues traditionnelles. Lui aussi veut allier traditions et culture européennes. Sa danse cherche ses sources dans la mémoire de son père, elle parle de la mort, de la beauté de la vie, du temps présent privilégié par rapport au passé. Et, pour cela, il choisit de s’accompagner de la musique merveilleuse du Kaddish de Ravel par une soprano sur scène et par le son du violoncelle. Au contraire de Niangouna, on est ici dans une dramaturgie si surveillée qu’elle en perd de sa saveur.

Toute autre ambiance encore avec les stars des nuits d’Abidjan, les as du "coupé-décalé", la danse des branchés locaux. Dans un mélange surprenant, les Allemands Monika Gintersdorfer et Knut Klassen, présentent Franck Edmond Yao alias Gadoukou, la star, et sa bande. Ils ont trois spectacles à Avignon qu’on peut voir à sa guise. Dans le premier ("Logobi"), la star danse avec un ex-danseur de Forsythe, une improvisation drôle et riche de sens. Qu’est-ce que la danse contemporaine pour l’Afrique ? Que cherchons-nous en Afrique ? La star est musclée comme un body-builder et peut tout faire, mais refuse autant les danses exotiques pour touristes que le minimalisme européen. Abidjan veut faire la fête, se moquer des bien-pensants, boire le champagne dans le soulier des femmes ou parler de la guerre civile entre Gbagbo et Ouattara.

Il y a, à Avignon, une petite mais vraie pépite, la plus belle venue d’Afrique, et qui est proposée dans "Le sujet à vif", ces courtes pièces invitées par la SACD. Mamela Nyamza et Faniswa Yisa, venues d’Afrique du Sud, sont habillées comme des reines d’un Versailles du XXIe siècle, perchées sur des cothurnes faites de boîtes de Ricorée. Elles paradent en silence puis se transforment en Africaines chantant, dénonçant les cicatrices de l’Apartheid, se roulant dans le papier. A un moment, deux bergers allemands sont là et aboient vers elles, comme les chiens des fermiers blancs dressés à chasser les Noirs. Un moment magique, très beau.

Ces Sud-Africaines sont liées à la compagnie de Brett Bailey qui est aussi à Avignon pour présenter à l’Eglise des Célestins "Exhibit B" que Vincent Baudriller avait découvert l’an dernier, à Bruxelles, au Kunsten : un "zoo humain", une expo de personnages vivants exposant les sévices de la colonisation. Sidérant. Un grand choc.

Et Faustin Linyekula, associé au KVS, à Bruxelles, donne à Avignon, "Drums and Digging", une suite de sa recherche de ses racines congolaises.