La Nomenclature officielle des voies publiques et privées de Paris dénombrait 194 voies de type impasse en 2012. Si on y ajoute les cités, les accès privés et les squares, ce chiffre triple quasiment. À l’intérieur de son périphérique, la capitale française compte donc environ 600 culs-de-sac. Entre 2011 et 2019, la photographe belge Karin Borghouts a photographié ces voies sans issues, notamment grâce à une résidence d’artiste que lui a octroyée la Communauté flamande en 2015. Paris Impasse, le livre qu’elle vient de publier chez Snoeck (1), donne à voir 200 de ces coins de Paris forcément peu connus.

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Autant dire que cet ouvrage n’a rien d’un guide touristique et ce d’autant moins que l’auteure s’est abstenue de toute esthétique spectaculaire. À l’instar des célébrissimes Bernd et Hilla Bescher, elle a le plus souvent photographié ces rues par temps couvert, sous une lumière enveloppante et de manière très frontale. Au premier abord, l’ensemble a des allures de documentation. Cependant, en le feuilletant, on se rend compte que chacune des images pique notre curiosité par des détails, mais aussi par des particularités étonnantes. Parfois l’impasse donne l’impression d’être de ces havres de verdure où il fait bon vivre en recul du brouhaha urbain. Parfois, à cause de grands murs borgnes ou d’une étroitesse étouffante, elle semble ne pouvoir que donner le cafard.

Le plus étonnant lorsqu’on feuillette ce recueil qui concerne la ville la plus densément peuplée d’Europe, c’est l’absence de toute présence humaine. Dans sa préface, le critique et essayiste Eric Min écrit : "…Vide la porte d’Arcueil près des fortifs, vides les escaliers d’honneur, vides les cours, vides les terrasses des cafés, vide, comme il se doit, la place du Tertre. […] Sur ces images, la ville est évacuée, comme un appartement qui n’a pas trouvé encore de nouveau locataire." Il précise qu’il s’agit là d’une citation extraite de Petite histoire de la photographie (1931) par laquelle Walter Benjamin décrivait le travail sur Paris d’Eugène Atget. Un travail de documentariste qui inspirera tout un pan de la photographie américaine par l’entremise de Berenice Abbott et de Walker Evans. C’est dire si Paris Impasse ne tombe pas de nulle part. Notons que s’il s’inscrit dans une tradition photographique, il cadre également avec le travail sobre - centré sur l’architecture - auquel Karin Borg-houts nous a habitué depuis une dizaine d’années. On se souvient notamment de The House, une série sur sa maison d’enfance incendiée.

(1) À noter que ce travail a été également sélectionné à Arles pour "la Nuit de l’année 2020", consultable en ligne

Paris Impasse Livre/photographies De Karin Borghouts, textes d’Eric Min, éditions Snoeck, 304 p. Prix 38 €